Fragments d'un discours sériel désordonné (Séries et cinéma)
Tous en Scène de Vincente Minnelli

à ma fille Lucie
L'impérialisme des fictions sérielles télévisées (ce qui n'est plus tout à fait exact, puisqu'il est désormais possible de les visionner sur d'autres supports) laisse perplexe. Techniquement parlant, les séries ont basculé à l'orée des années 2000 dans un autre univers (voir le rôle déterminant hier de HBO ou Canal +, aujourd'hui de Netflix). Urgences avait ouvert la voie au mitan des années 1990. Twin Peaks (1990/1991) de David Lynch, la matrice, est hors norme, inclassable.

Urgences de Michael Crichton et John Wells
Le cinéphile est-il en droit de questionner cet impérialisme sans que cela paraisse incongru ? L'engouement pour les séries : un effet de mode ? Un snobisme viral ? Quid de la place du septième art dans tout ça ? De son avenir ? Le cinéma a-t-il failli dans son rôle de véhicule d'images, de sons et d'histoires ? Les questions s'enchaînent.

Les Sopranos de David Chase
Le spectateur iconophile, passant du cinéma (La Règle du Jeu de Jean Renoir ou Van Gogh de Maurice Pialat) à la série (The West Wing, Les Soprano, Six Feet Under, Breaking Bad, The Wire, Game of Thrones, Orange is the New Black, Westworld, The Good Wife, Le Bureau des Légendes -la meilleure série française avec Engrenages, Le Baron Noir et Le Village français), ne cherche-t-il pas une forme de confort à la fois artistique et intellectuelle ? La télévision fonctionne au principe de plaisir. Le cinéma impose quelques exigences. Cela laisse des traces.

Ne verse-t-il pas dans la facilité, nonobstant la valeur intrinsèque des œuvres susmentionnées ? La durée maximale de chaque épisode : une heure. Une aubaine à l'ère du zapping généralisé.
Comme dirait un maoïste subtil : de quoi la fiction sérielle est-elle le nom en définitive ?
Quels sont à cet égard les critères à la fois esthétiques, sociologiques, anthropologiques, politiques ou géopolitiques qui expliquent ce succès et parfois le légitiment ?

Deadwood de David Milch
La grammaire cinématographique n'est guère complexe. La fiction sérielle n'occasionne-t-elle pas toutefois un appauvrissement du langage des images en mouvement ? Soigner le cliffhanger au détriment de la mise en scène par exemple. Le récit bien mené prend alors le pas sur sa mise en forme : l'important n'est pourtant pas seulement ce que l'on dit, mais tout autant comment on le dit, non ? Un retour par la petite porte de la dictature du scénario. Partant, une des raisons les plus notables du succès des séries, en particulier américaines, est l'exceptionnelle qualité de leurs scénaristes (David Simon par exemple pour The Wire ou Show me a Hero). Ce qui fait dire un peu rapidement à certains que le temps de la série se rapproche davantage de la littérature que du cinéma. On est en droit de s'inscrire en faux face à ce constat, lequel satisfait ceux qui ont toujours eu une lecture littéraire de la création cinématographique (Télérama, parfois). Le cinéma (d'où quelquefois son génie et ses trésors) dit autrement ce que le roman disait déjà, ou tout autre chose, simplement.

Engrenages de Alexandra Clert et Guy-Patrick Sainderichin
Faut-il cependant comparer fictions sérielles et œuvres cinématographiques ? N'est-ce pas faire fausse route que de s'engager sur cette voie, donc perdre son temps, si les unes et les autres connaissent des règles distinctes, des modes d'expression parallèles ? Si toutefois elles possèdent des points communs -et dans quelle mesure-, quels sont-ils ? Dans ce cas, quels critères cinématographiques exploiter ? Le cadre exigu dans lequel s'insère la fiction sérielle n'influe-t-il pas sur les choix de mise en scène ? Certainement. C'est déjà le cas pour ce qu'on appelle les téléfilms -peu de plans larges, beaucoup de plans rapprochés, voire de gros plans. Le cinéma, d'où sa force, sait allier les trois en deux temps trois mouvements. A l'instar de la peinture, il lui faut un hors champ -l'érotisation du cadre-, avec lequel il joue (et donne une place à l'Autre, à l'universel), un mécanisme trop à l'étroit dans le petit écran qui corsète tout. A l'exception notable de The Wire, via son appréciation stupéfiante de l'espace urbain de Baltimore aux États-unis.

Westworld de Jonathan Nolan et Lisa Joy
En somme : quelle est la valeur ajoutée artistique de la fiction sérielle si un lien de parenté la rapproche du cinéma ? La série comme ersatz du cinéma, un objet facile à consommer ? Un produit de substitution remplissant les mêmes fonctions que l'original, mais d'un accès bien plus simple ? Sinon : dit-elle à son tour les mêmes choses que le cinéma, mais différemment, voire tout autre chose également ? Allez savoir.

Homeland de Howard Gordon et Gideon Raff
Les arguments des zélateurs des séries sont légion. A chacun de voir s'ils permettront à la fiction sérielle de trouver une place à part entière dans l'histoire de l'art. Les séries cesseront définitivement alors d'être le parent pauvre de ce genre noble qu'est le cinéma.
Les séries (Hatufim, Borgen, Occupied, Tchernobyl, Homeland ou House of Cards) sont tout autant le révélateur des débats qui secouent nos sociétés que le miroir qui nous renvoie à nos peurs et à nos craintes.

Borgen, Une femme au Pouvoir, de Adam Price
Le temps long des saisons, la multiplication des épisodes, permet d'offrir à tous les personnages de l'épaisseur, ils n'existent plus dès lors de personnages secondaires, lesquels peuvent ainsi déployer leur virtualité, toute leur complexité -au détriment de la complexité du terrain ? Seul l'individu intéresse en effet la télévision, donc le petit écran, voire le tout petit.
Une des clés du succès des séries réside dans un rapport particulier au temps qui permet l'enchevêtrement de plusieurs histoires, qui se succèdent et se superposent tout à la fois.

Le Bureau des Légendes d'Eric Rochant
Est-il si certain que le cinéma ne soit pas à même de remplir comme un grand toutes ces missions ? Dans le rapport au temps qui lui est propre, avec ses modes d'expression, et sans jamais tenir le réel à distance : à coup sûr. Gageons qu'il l'a déjà fait, et comment !
La transposition à l'écran (Game of Thrones) de A Song of Ice and Fire aurait-elle été envisageable (richesse de l'intrigue, complexité des personnages) dans un format cinématographique classique ? Le débat reste ouvert. Précisons néanmoins que la fiction sérielle n'a jamais été étrangère au monde du cinéma (à travers des sagas), est-il nécessaire à cet égard d'évoquer, entre autres : Le Parrain de Francis Ford Coppola, Star Wars de George Lucas et/ou Indiana Jones de Steven Spielberg.

Le Parrain de F.F.C.
Alors qu'il intéresse beaucoup moins qu'on ne le dit (sa puissance ne cesse de diminuer), il est à craindre que le cinéma ne participe plus au nouvel ordre audiovisuel que comme souvenir, culture ou mausolée, à l'image du roman (au profit des séries ?). Le cinéma a représenté quelque chose de précieux, en étant tout d'abord la mémoire du XX° siècle, et en rendant compte de ce qui était prêt à sortir (en l'enregistrant) ; le grand cinéaste : c'est tout simplement un meilleur accoucheur (Jean-Luc Godard, à partir de 1959, enregistre le Paris naissant de la seconde moitié du siècle, quand Carné ou Autan-Lara la filment à cette époque comme avant-guerre).

Jean-Luc Godard filme Paris
Somme toute, le cinéma « a aidé beaucoup de gens à se mettre en chemin vers une certaine vérité du temps -et d'eux dans leur temps- qui passait par les images, même si cette vérité ne résidait pas dans les images » (Serge Daney). Ce qui déjà n'est pas rien. La fiction sérielle télévisée a du pain sur la planche.
Un mot encore. Pour ressentir quel type d’émotions le cinéma a été capable de procurer, peut-être suffit-il de revoir Tous en Scène (The Band Wagon, 1953) de Vincette Minnelli, en particulier le pas de deux dans un parc new yorkais de Cyd Charisse et Fred Astaire (probablement l’un des plus parfaits jamais filmés), deux corps en émois qui tentent de s’apprivoiser (Dancing in the Dark) : une merveille. Comme disait l’autre : on peut mourir après ça.
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Friends de Marta Kauffman et David Crane, éternelle Rachel.