Confinement sous-marin (génie de la série B. américaine)


Après J'ai vécu l'enfer de Corée (1951, The Steel Helmet) et Baïonnettes au Canon (1951, Fixed Bayonets), Le Démon en eaux Troubles (1953, Hell and High Water, le titre américain est moins ridicule, non ?) est le troisième film de Samuel Fuller dont l'intrigue se situe durant la guerre de Corée (1950-1953), au tout début de la guerre froide (1947-1991). Ce conflit a été au cœur de nombreux films américains (certains excellents), souvent éclipsés par ceux (il sont légion) dont l'action se situe au Vietnam.

En 1953 : une violente et mystérieuse explosion atomique détectée entre les Îles Pitcain et le cercle antarctique inquiète le monde libre. Le capitaine Adam Jones (Richard Widmark, il joue la même année dans un autre film de Fuller : Le port de la drogue), ancien commandant des marines pendant la Seconde Guerre mondiale, contre une substantielle somme d'argent, accepte de prendre la direction d'un ancien sous-marin nippon, remis à neuf pour l'occasion, afin de conduire une patrouille de reconnaissance en compagnie d'un savant français, le professeur Montel (Victor Francen), et de sa collaboratrice Denise (Bella Darvi, séduisante), deux intellectuels engagés dans une croisade pour la paix (contre le communisme). La présence inusitée d'une femme dans un monde d'hommes si confiné suscite un trouble érotique bienvenu (Blake Edwards s'en souviendra en 1959 avec son Operation Jupons).
L'opération est un franc succès : l'arme nucléaire est détruite et la base militaire nord-coréenne neutralisée définitivement, grâce au sacrifice du professeur et au savoir-faire de Jones. Entre autres, bien sûr.

La qualité de la série B. américaine n'est plus à prouver depuis beau temps. Derrière le film de genre (parfaitement maîtrisé), l'oeuvre de propagande (supportable) et le mélo (de rigueur), Le Démon en eaux troubles est un film dont l'unique objet, somme toute, est la réconciliation sous toutes ses formes.
Hiroshima et Nagasaki sont remisées aux oubliettes de l'Histoire : Japonais et Américains font désormais cause commune contre la lèpre collectiviste, ce qui fait l'effet d'une bombe.
Les intellectuels et les hommes d'action ne se marchent plus sur les pieds : le professeur se sacrifie pour la bonne cause, Denise manie le revolver avec dextérité, quant au viril capitaine Jones, il fait montre d'une sagacité à toute épreuve.
Partant, l'Ancien monde rompu à l'abstraction, sait faire preuve d'un vrai courage physique, et le Nouveau monde impétueux, mais ouvert à la réflexion féconde, ne s'opposent plus, ils sont même interchangeables.
Enfin, hommes et femmes, au-delà de leurs sensibilités propres, finissent par s'accorder (la liaison Jones/Denise) ; l'équipage débordant de testostérone, dans la douleur parvient à sublimer ses pulsions. Louable conquête.
D'autre part, une scène fort réussie ponctue la fin du film : Denise effondrée avoue à Jones que feu le professeur Montel n'était autre que son père. Frissons.
Un mot pour préciser qu'en 104 minutes Samuel Fuller parvient à donner de l'épaisseur à ses personnages, une certaine complexité dans un cadre pourtant contraint. Un privilège qui n'est donc pas l'apanage des seules séries télévisées, portées pourtant par le cycle des saisons et des épisodes. Le film fonctionne également sur sa mise en scène, sur le rapport de l'espace (défini par la caméra qui évolue dans le sous-marin), et des acteurs (une manière de les faire se croiser, se rapprocher, de les faire bouger, de les saisir bougeant). Admirable.
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