Mauvais signe : Grace Kelly. Dernière.

L'ensemble de la rédaction des Cahiers du Cinéma, l'une des grandes revues d'art du siècle passé, vient de démissionner, en désaccord avec le cartel de producteurs qui vient de l'acquérir. La période est à la révolte.
Créée par dans les années cinquante (1951) par André Bazin, Joseph-Marie Lo Duca et Jacques Doniol-Valcroze, elle a abrité, entre autres : François Truffaut, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard, Eric Rohmer, Jean Narboni, Jacques Rivette, Jean Douchet, Pascal Bonitzer, Serge Daney (mon maître), Serge Toubiana, Jean-Louis Comolli, Louis Skorecki, Charles Tesson, Thierry Jousse, Camille Nevers, Antoine de Baecque (auteur d'une monographie remarquée sur les Cahiers), Jean-marc Lalanne, Emmanuel Burdeau, Jean-Philippe Tessé ou/et Stéphane Delorme, tous parmi les plus fines plumes de la cinéphilie française.
Les Cahiers du Cinéma n'ont jamais eu qu'une boussole toutes ces années : le primat de la mise en scène, donc de la légèreté et de la fraîcheur, contre le dogme implacable du scénario, le produit bien ficelé, l'esprit de sérieux, ces adversaires acharnés de l'imprévu, du pas de côté fécond.

En somme : la forme doit toujours faire écho au fond, et inversement. Une fable cinématographique peut redoubler celle du scénario. La mise en scène n'est jamais une simple illustration de celui-ci, elle est avant toute chose une émotion esthétique (à cet égard revoir sans doute Rio Bravo, sorti en 1959, de Howard Hawks, avec John Wayne et Dean Martin, un film qui change notre perception du monde). Deux invariants qui soudent et les rédacteurs et les lecteurs depuis la naissance de la revue.
La forme et le fond sont consubstantiels, indissociables, insécables, dans un incessant jeu de miroir. Le reste est de l'ordre de l'opinion.

Voyez Le Cygne de Charles Vidor (né Vidor Kàroly en 1900 dans une famille juive de Budapest en Hongrie), sorti en 1956, l'un des deux derniers films de Grace Kelly, laquelle est accompagnée de Alec Guinness. Le cinéaste a tourné également Gilda en 1946, avec Rita Heyworth et Glenn Ford dans les principaux rôles.
Dans les années qui précèdent le Première Guerre mondiale, au sein de l'aristocratie étriquée hongroise, on persuade une jeune princesse (Alexandra/Grace Kelly) de se persuader de n'être jamais tombée amoureuse du précepteur roturier de la famille, un beau gaillard républicain qui en pince également pour elle (on le comprend, qui penserait à lui en faire le reproche ?).

Alexandra est destinée à épouser le prince Albert (Alec Guinness), le futur roi (toute ressemblance avec des faits réels ne serait que fortuite et pure coïncidence).
Le Cygne est un film édifiant sur la résignation amoureuse, le poids de la caste, la manipulation des sentiments, le tout drapé dans une fausse confusion féminine. Le fond fait-il écho ici avec la forme ? Certainement. L'oeuvre est ampoulée, voire figée, artificielle et affectée, clinquante, souvent paresseuse, parfois mesquine, toujours boursouflée, à l'image de ce petit monde ranci, appelé bientôt à disparaître, dans lequel s'ébattent des individus factices sans envergure. Seules quelques séquences où Alexandra pratique l'escrime en compagnie du précepteur procurent de l'émotion, grâce au corps unique de Kelly ; soudain les images se défont de leur corset : Alexandra se bat, esquive, contre-attaque, elle semble pour une fois être maître de ses faits et gestes. Un régime sensuel imparable (l'état de Grace). Le temps d'un soupir seulement.

Scène finale : appuyée sur la balustrade d'une immense terrasse adossée au château, la jeune et jolie blonde, flanquée de son prince (qu'on sort), tourne soudain le dos à la caméra, au passage à la liberté ; impavide, elle se dirige lentement vers le salon. Retour au confinement, donc ; une façon comme une autre de rendre les armes. Amor fati.
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