Il était une fois du temps (Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, 1984)

Publié le par O.facquet

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à ma fille Lucie, à Florence F.

Il était une fois en Amérique (221 minutes) : un film qui nous a vus vieillir. Et qu'à notre tour nous avons vu prendre de l'âge. Et se bonifier avec les années. En tout cas, conserver une puissance intacte, en constante évolution. Nous ? Oui, nous, une passion cinématographique partagée au coeur d'une amitié ancienne, au cours de longues heures de discussions enflammées, toujours fécondes, de décorticages maniaques, le tout bercé par une émotion chaque fois palpable. Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola, Voyage au bout de l'Enfer (1978) de Michael Cimino (), et Il était une fois en Amérique (1984) de Sergio Leone (†) hantent nos radotages cinéphiliques depuis beau temps. Là, une question se pose et s'impose : d'où vient ce besoin impérieux de revenir sans cesse au dernier film de Sergio Leone (cinéaste italien), et ce depuis 35 ans ? Quelle(s) pulsion(s) secrète(s), mal refoulée(s), nous rend(ent) à ce point bavards, maniaques parfois, aux marges de l'obsession ?

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Le jeune gang

Pour ma part, la transparence totale se révélant un leurre, les quelques mots qui suivent vont tenter de cerner, voire d'approcher, sans se brûler, les raisons d'une passion ardente spéculaire, laquelle ne semble ne pas vouloir se tarir. Il s'agit de partir de l'émotion ressentie, renouvelée à chaque vision, dans le but d'apprendre deux ou trois choses, au mieux, sur soi et le film. Une part de vérité, bien sûr, quelquefois intransmissible.

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Deborah jeune

Il était une fois en Amérique, donc. Que nous raconte Leone ? Une histoire banale, tout compte fait. Celle de quatre jeunes brigands juifs d'une quartier pauvre de New York, le Lower Side East : peuplé d'émigrants et de crève-la-faim, depuis l'enfance dans les années 1910, une adolescence chaotique (de menus larcins), puis les années de la prohibition, la prison, le banditisme organisé (l'avènement du gangstérisme), et tout du long : cette alliance entre eux à la vie à la mort, sans oublier leurs faits de gloire, les échecs cuisants, les trahisons multiples, l'amour malade entre Noodles et Deborah, et les retrouvailles crépusculaires à la fin des années 1960. Une histoire portée par des actrices et acteurs exceptionnel(le)s : Elizabeth MacGovern (Deborah Gelly adulte), Jennifer Connely (Deborah Gelly jeune), Robert de Niro, James Wood, Larry Rapp (Fat Moe Gelly), William Forsythe (« Oeil en coin ») ou Joe Pesci (Frankie Minolti). Entre autres. Affinons quelque peu cette présentation lapidaire. Nathan Aaronson, dit « Noodles », interprété magnifiquement par Robert de Niro (tout en nuances), vieil homme devenu solitaire, revient à New York et se souvient. De sa jeunesse délinquante dans le Brooklyn des années 1920, en compagnie de Max (James Wood, félin), l'ami de toujours : leur ascension dans la pègre, le trafic d'alcool, les fumeries d'opium (un écho à notre propre engourdissement tout au long du film, voire une comparaison entre l'opium et la cinéphilie), les braquages virils : les hautes sphères du crime organisé. Il se souvient également de son amour d'enfance et de jeunesse, Deborah. De la violence, des meurtres, des amours déçus (ils le sont toujours), et de sa trahison, lui qui ne fut pas le seul à trahir. Il faudrait aussi dire un mot de la reconstitution somptueuse du New York d'autrefois : inoubliable perspective sur le pont de Manhattan, où lors de la confrontation avec Bugsy, Dominic, le plus jeune de la bande, est abattu d'une balle dans le dos. Les personnages se déploient dans l'espace et dans le cadre, tout le long de cette séquence, avec une grâce chorégraphique.

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La perspective sur le pont de Manhattan

Cette histoire (ces histoires?) appartient à la mythologie américaine : une histoire de destinées humaines qui sont à la naissance des mythes, une certaine façon de concevoir la légende (l'oeuvre de Sergio Leone est toutefois une tentative de démythification de l'American dream : une entreprise avortée, dirons-nous, tant la mythologie américaine imprègne son cinéma). Le maniérisme (raffiner sur une forme ancienne) de Leone est souvent évoqué, lequel consiste à étirer le champ de l'action, pour créer un espace-temps ne répondant qu'à une logique mentale. La réussite est vertigineuse : les protagonistes existent en même temps que leur double dans un autre récit, mental, à la limite de l'hypnotisme. Pour autant, Il était une fois en Amérique est d'une facture globalement plus classique, moins picaresque, que les précédents films de S.Leone. D'où à sa sortie une certaine perplexité. 

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Le gang adulte

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Max (James Wood)

Un espace-temps à la fois trivial et baroque, éblouissant et mélancolique. La mélancolie et la nostalgie : nous y voilà. Force est en effet de constater que le temps est le personnage principal d'Il était une fois en Amérique (il l'était déjà dans les films précédents de Leone, en particulier dans Il était une fois dans l'Ouest, sorti en 1968). D'ailleurs, quand Noodles revient après des années d'exil (une scène digne du meilleur Ford), tel un fantôme shakespearien ou un personnage d'Henry James, il répond à l'un des rescapés de la bande (Fat Moe Gelly) qui lui demande ce qu'il a fait toutes ces années : « Je me suis couché tôt ». Une recherche du temps perdu ? L'intrigue du film ne suit pas un ordre chronologique linéaire. Elle alterne au niveau de la diégèse entre trois phases de la vie de Noodles. Les boucles du temps proustien. Lors de la sortie du film, d'aucuns avaient trouvé sa construction complexe. Aujourd'hui elle semble d'une évidente limpidité. Quant à la mélancolie, voyez comme Leone rêve dans ses films le cinéma américain dans sa version mélancolique de l'enfant qu'il a été.

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Deborah adulte

Le temps qui passe, cet assassin sournois. Combien sommes-nous, à l'instar de Noodles, à être portés par un désir de mémoire, ce souci de repasser par les traces du passé, pour y chercher qui, ou quoi ? La mise en scène et la musique lancinante d'Ennio Morricone sont au diapason d'une mémoire qui se cherche (ricochets et jeux de flashes-backs), il s'agit de combler parfois en vain certains vides, une mémoire adossée aux points d'appui offerts par le présent de l'action, avec la mort comme horizon inéluctable. Notre fardeau élégant, finalement. Il était une fois en Amérique se termine en 1933, dans la fumerie du début de l'histoire, par une contre-plongée de Noddles, les yeux mi-clos et souriant. Une leçon de vie.

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Noodles (Robert de Niro) vieilli

Avec les années, une autre nostalgie nous gagne, liée indubitablement à celle évoquée prédemment : la disparition d'un cinéma qui a besoin de temps pour raconter des histoires et mettre en scène des personnages (Quentin Tarantino y revient, notamment avec Inglourious Basterds en 2009 : voir la première demi-heure), un cinéma soumis désormais à de nouveaux rythmes, à d'autres stéréotypes. Le temps, encore et toujours.

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Noodles à la fumerie

Sergio Leone meurt d'une crise cardiaque le 30 avril 1989 à l'âge de 60 ans. Paix à son âme. Merci pour tout l'artiste. A bientôt.

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Sergio Leone

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Publié dans pickachu

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