Elle et lui. Génie de Paul Thomas Anderson.

Publié le par O.facquet

 

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A F.D. qui aime le cinéma -et la littérature. 

 

Lui : Depuis quand n'avait-on pas filmé ce qui lie deux êtres follement épris avec autant d'émotion, d'ambiguïté, d'intensité et de retenue mêlées ? Depuis Titanic de James Cameron, certainement, vingt ans déjà. Comme le temps passe.

 

Elle : Le cinéma m'ennuie, mon vieux. Il ne m'intéresse pas. Je m'ennuie au cinéma. La salle. Les gens. C'est trop long, un film. Je finis toujours par décrocher, comme avec toi. La littérature. Rien que la littérature. Mille pages ne me font pas peur. Alors qu'un long métrage, ça n'en finit pas.

 

Lui : Bon, bon, jeune femme, je peux comprendre. De mon côté le jazz me saoule, le théâtre souvent m'agace, entre autres. Je peux comprendre, donc. Tout de même, ces quelques mots définitifs : « Le cinéma m'ennuie », me mordent comme un froid sec. Tant d'heures passées dans les salles obscures, le ventre de la baleine, à tenter d'appartenir au monde, autant que faire se peut, de chercher à l'habiter, à fuir surtout la société, jeune femme. Une fenêtre ouverte sur le monde et ses abîmes, loin du social et de ses injonctions.

 

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Elle : Les dessins animés, Walt Disney une fois l'an, l'animation nippone de temps à autre. Les séries, oui, les séries, un épisode de cinquante minutes, c'est supportable. Un western à la limite. Et encore. Tout nous éloigne.

 

Lui : Jeune femme : si tu voyais avec quelle justesse (sans que cela sonne vrai pour autant) Paul Thomas Anderson, dans son dernier film, Phantom Thread, filme la rencontre inenvisageable a priori -comme quoi-, en forme de coup de foudre, de Reynolds (plus tout jeune) et Alma (toute fraîche, la renversante Vicky Krieps), comprendrais-tu peut-être pourquoi le cinéma est indispensable à beaucoup, il ne sauve personne, ne justifie rien, il aide à à vivre, parfois à survivre, ce qui déjà n'est pas rien. Voyez le regard séducteur de l'homme mûr, le sourire coquin de la gazelle à qui on ne le fait pas. Du grand art. Et leur demande réciproque en mariage au mitan du film, les dialogues, le phrasé des acteurs, les gestes mesurés (cette façon qu'il a soudain de lui saisir délicatement le pied, puis la main), si tu pouvais voir cette grâce, vraiment. Cette ingéniosité qu'il a fallu au cinéaste pour échapper au ridicule, circonvenir les clichés. Sur la corde raide. Tomber toujours du bon côté. C'est sans doute ce qu'on appelle le talent, non ?

 

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Elle : Mon vieux, tu erres et radotes, tout à la fois. La littérature offre la même chose avec infiniment plus de nuance et de profondeur. Ton cinéma est un art mineur qui ne me touche pas, ne m'apprend rien, ne m'apporte pas grand-chose. Brisons-là. Nous perdons notre temps. Le mien en particulier. Tu finis par m'énerver.

 

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Lui : Que dire ? Un mot encore, jolie jeune femme. Dans Phantom Thread (le fil invisible qui les rattache), Paul Thomas Anderson filme des visages (d'où son caractère profondément humaniste), enregistre les infimes variations qui les animent : une lèvre qui tremble, un clignement de paupière, une ride qui se creuse, l'esquisse d'un sourire à la commissure de la bouche, une larme perlant sur une joue écarlate, les yeux doux, une caresse des yeux, un rictus, les traits qui se tirent, comme le temps s'étire -la fatigue, un souci, voire une déception. Le visage d'Alma, en gros plan, dès l'entame du film, éclairé par le feu d'une cheminée, ce que tu verrais si tu te laissais aller. L'érotisme diffus de la première séance d'habillage/déshabillage : monsieur est un grand couturier, nous sommes dans les années 1950, à Londres. Il apprécie sans mot dire l'allure gracile de la belle sous toutes ses coutures : ça saute aux yeux. A cet égard il la tient amoureusement à l'oeil : comme l'illustre ce très gros plan furtif sur sa pupille via le judas. Inutile d'insister, je sais. L'effet contraire est même à redouter. Le film ne mérite pas ça. Savoir se taire. Disparaître. Se faire oublier.

 

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Elle : Avant de partir ceci : sur le couple, mon vieux, tout a été dit, relis Belle du Seigneur, ça te calmera. La vie ne t'a donc rien appris ? Pathétique. Si j'osais : pas tes tics.

 

Lui : Ce n'est pas ce qui est dit qui importe, mais comment on le dit. La forme c'est le fond qui remonte à la surface disait le père Hugo. C'est une autre histoire, et on t'attend ailleurs, jeune femme. Paul Thomas Anderson filme pourtant avec une rare élégance ces énigmes que sont l'amour, la passion, il montre avec doigté ce qui empoisonne, au propre comme au figuré dans le film, ceux qui en jouissant comme en souffrent. Voyez comme Daniel Day-Lewis joue le mari amoureux transi qui finit par supporter dans la douleur les manies bruyantes de celle qui fut sa maîtresse, puis sa muse, avant de devenir sa femme. Magie du cinéma. Folie du cinéma. Un art du temps (le montage) et de l'espace (la mise en scène). À la toute fin de Phantom Thread, Reynolds dévisage Alma dont le regard -l'enseigne de l'âme- ne quitte pas un instant celui de son mari. « Tu me tues » semble-t-il lui dire. Elle ne dément pas, pour cause. Une séquence d'une inquiétante étrangeté. Toutefois, quand on s'aime à ce point-là : toutes les résurrections sont envisageables. C'est enfin un grand film féministe : deux heures pour parvenir à un équilibre parfait dans le couple. Persévérance délicate contre testostérone contrariée : le combat n'était pas gagné d'avance. D'autant que la traduction littérale de Woodcock, le nom de famille du tyran domestique, est bite-en-bois. Tout un poème. Toujours sur la corde raide. Quant à Alma, le prénom signifie tout ce qu'on veut de féminin dans la quasi-totalité des langues occidentales, ainsi qu'en arabe ou en hébreu. Si je t'aime, prends toutefois garde à toi. Passons. Je suis long. La tension est perceptible, jeune femme. Et la vie t'appelle. Il se fait tard.

 

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Elle : Il me semble qu'il n'y a définitivement plus rien à ajouter.

Lui : Si si : le film est dédié est à Jonathan Demme (Philadelphia). Mort l'an passé. Un grand cinéaste lui aussi. En reparler, à l'occasion, ce qui m'étonnerait. Prends soin de toi, surtout.

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Publié dans pickachu

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