Le tonton lâcheur (a tribute to Georges Lautner)

Les Tontons flingueurs
La cinéphilie consciencieuse portera-t-elle le deuil de la disparition de Georges Lautner ? Tout est possible, les retournements de veste étant aujourd'hui monnaie courante, encouragés même, estimés parfois, pire encore : assumés. La plasticité des convictions aidant. Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît, entend-on dans un de ses films les plus notoires. Depuis toujours la critique savante a ignoré, voire souvent méprisé le travail de Lautner. Sur le fond : rejet d'un cinéma plus populiste que populaire, anarchisme droitier douteux ; sur le fond : jeu avec le langage frelaté, mise en scène paresseuse, rarement passionnante, gros plans répétitifs exténuants pour mettre en valeur les bons mots du copain Audiard, seule et mince audace formelle, enfin : un travail plus vainement parodique que véritablement maniériste. En somme, un cinéma politiquement suspect et esthétiquement sans intérêt. La messe est dite ? Oh que non ! Ne pas se laisser aller à une valse hésitation. Voir un film de Lautner, y prendre plaisir, y revenir de temps à autre, c'est une saine et roborative occupation. Plus efficace qu'un xanax. C'est tout bon pour la Sécurité sociale et la santé (pas la prison).

Laisse aller c'est une valse
Lautner, un grand cinéaste ? Disons qu'en vérité on s'en fout comme de sa première chaussette. Un Lautner, c'est comme un polar lambda choisi au hasard dans un rayon d'une librairie de rencontre, un bouquin léger qui finalement vous ensoleille un été pourri. On le conseille même aux amis au retour. Audiard, un dialoguiste de génie ? Là aussi, on s'en moque sévère. Force est seulement de constater que tout un chacun le cite plus qu'à son tour, que ça fait rire, énormément, et à chaque fois, non ? Ceci par exemple : j'ai déjà vu des cons, mais lui, c'est une synthèse. A chaque coup ça le fait. Tant pis pour les grincheux ou les rabat-joie. Ce n'est pas bien grave après tout. Ne pas oublier, bien sûr, qu'on est toujours le con de quelqu'un, comme on dit communément. Et quand on les mettra sur orbite... Nous avons à cet égard bien eu raison de ne jamais rien lâcher au sujet de Louis de Funès et de Gérard Oury. Il règne d'ailleurs désormais à leur sujet une suspecte unanimité (ou presque). Tant mieux, après tout.

Les seins de glace
Revenons à Lautner. Toute une époque. Notre jeunesse. Le Monocle noir en 1961 avec Paul Meurisse, génial, L'Oeil du Monocle avec le même l'année suivante, Les Tontons Flingueurs en 1963, avec Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche, Jean Lefèvre, Robert Dalban, Claude Rich, entre autres, un classique, un film culte, tout ce que vous voudrez, Les Barbouzes en 1964, avec les mêmes, La Grande Sauterelle en 1964 avec Mirelle Darc, sublime, Ne nous fâchons pas en 1966, avec la même bande, Le Pacha en 1969 avec Jean Gabin, au début dérouté, puis enchanté, sur une musique de Serge Gainsbourg, en 1972, Laisse aller c'est une valse en 1971, avec Mireille Darc, Jean Yanne et Michel Constantin, excusez du peu, Quelques Messieurs trop tranquilles, moins connu, mais très drôle, caustique, avec Michel Galabru, au meilleur de sa forme, Les Seins de glace en 1974, avec le couple irrésistible Delon/Darc, et Claude Brasseur, Mort d'un pourri en 1977, toujours avec Delon, Flic ou voyou, avec Bebel, en 1979, avec qui il remettra ça en 1981 dans Le Professionnel, qui, méfiance, n'est pas un film sur l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand. La liste n'est pas bien entendu exhaustive. Reconnaissons qu'ici ou là il nous est arrivé de taire notre admiration pour l'artiste et son œuvre. De peur de passer pour un béotien indécrottable ? Jadis, peut-être. A bien y réfléchir, pas du tout. Avec le temps, on s'exonère de ce genre de crainte. Par pitié simplement pour celui ou celle qui s'enorgueillit de ne pas gaspiller son temps avec de tels navets. Ne rien renier, ne rien usurper, ne rien regretter non plus, quoi qu'il arrive, ne jamais chercher inutilement à se justifier. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils ratent. Amen. Il arrive quelquefois à la critique de passer à côté de certains films gros public, quitte à les réhabiliter à titre posthume. Attendre et voir, donc. Nous ne relancerons pas ici le vieux débat (pas caduc pour autant) sur les différences entre « culture haute » et « culture basse », pour parler comme Pasolini, sans aucune nuance péjorative. Un autre jour peut-être. Un mot encore. Il se dit que les films de Lautner rencontraient directement leur public, et, qu'en conséquence, ils pouvaient se passer de la critique, en tant que médiation supplémentaire. Or Les Tontons flingueurs n'ont pas vraiment marché à la sortie du film. Comme quoi. Un jour prochain, il faudra montrer en quoi le succès des Tontons ne relève pas seulement de la sociologie, de la mythologie ou de l'étude de marché. Se méfier, en tout cas, des fluctuations de la fesse. En attendant, prendre des nouvelles du gugusse de Montauban, puis courir voir Gravity d'Alfonso Cuaron. Magique. Une façon comme une autre de s'envoyer en l'air. A vot' bon cœur.
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Georges Lautner