L'avis d'Adèle (Léa c'est doux ?)

Encoure-t-on la peine capitale si l'on ne partage pas l'enthousiasme unanime qui entoure la sortie de La vie d'Adèle, le dernier film d'Abdellatif Kechiche ? Sans doute pas. Pas de paranoïa inutile dans un monde hystérique, et vice et versa. Une mine dubitative, certainement. Comment ne pas se pâmer devant cette chronique torride d'une passion amoureuse entre deux femmes ? L'interlocuteur, bienveillant, prend pitié de vous. Revenons au film. Dieu sait que nous avons attendu sa sortie, appâtés par le tourbillon médiatique qui a accompagné et suivi le dernier Festival de Cannes où, rappelons-le pour les sourds et les malvoyants, le film a raflé la (triple) Palme d'or. Gazon béni. C'est chaud de chez chaud susurrent les uns, brûlant même assurent les autres. Revendications syndicales, vapeurs des jeunes actrices qu'on a vues lascives en tenue légère, au printemps, tout l'été, et une partie de l'automne, à la une et dans tous les magazines, et autres news en manque de lecteurs : une victoire méridionale sulfureuse. Quelques maladresses en sus : Adèle Exarxchopoulos reconnaît dans Les Inrockuptibles du 25 au 1er octobre que le réalisateur « m'a tirée par le haut ». Ambigu, non ? La vie d'Adèle dure trois heures. C'est physique, à l'image du cinéma de Kéchiche. Tout juste majeure, Adèle prend la vie comme elle vient, une presque adulte comme les autres. Le lycée, la bande de copains et copines, les parents, les repas familiaux chiants du soir (on ne parle pas la bouche pleine ma fille), un garçon de passage pour jouer au docteur. Elle croise Emma, jeune femme inscrite au Beaux-arts, artiste peintre, c'est le coup de foudre, tout bascule. Le contact volcanique de deux épidermes, une addiction sexuelle et affective irréfragables : un film initiatique d'apprentissage. Les années passent, l'une peint, l'autre enseigne, elles vivent sous le même toit, mais les histoires d'amour finissent mal, mon général. Force est de reconnaître qu'il est difficile de sortir indemne de la projection. Les actrices (à la langue bien pendue) sont majestueuses, Adèle Exarchopoulos nous laisse sur le cul, elle change de registre scène après scène, la palette des émotions exprimées est infinie, une beauté solaire, et c'est incontestablement l'une des plus belles histoires d'amour impossibles jamais filmées. Intense et souvent juste, La vie d'Adèle bien sûr restera. Est-il possible néanmoins d'exprimer quelques réserves sans passer, auprès de la cinéphilie consciencieuse progressiste pénétrante, pour un facho crypto-lepéniste, un pudibond frustré accro aux manifs pour tous, un homo refoulé, un insensible aigri, sourd aux ébats lesbiens, le fantasme pauvre pourtant de l'homo occidentalus moyen ? T'es chiche ? Relevons calmement le défi, au risque des quolibets. N'importe.

La lutte des classes mise en abîme : le procédé est un peu lourd et guère convainquant. La lutte des classes au générique (la star Léa Seydoux versus la débutante, Adèle E.) fait écho à ce puits sans fond que sont les inégalités sociales devant les préférences sexuelles (Emma vient d'un milieu social doté d'un fort capital culturel qui le rend plus ouvert. Discutable). Jeux de sexe et de pouvoir : Jean-Claude Brisseau a filmé avec force ces enjeux intimes dans Choses Secrètes en 2002. Tel est pris qui croyait prendre. Adèle largue son copain d'une après-midi : elle s'ennuie ferme avec un ado que la littérature indiffère. En fait, non. Adèle s'ennuie ferme au lit avec ce garçon. Ce n'est pas qu'il soit plus maladroit qu'un autre, bien qu'inexpérimenté, disons qu'elle préfère une jolie et allumeuse camarade de classe. Osons le dire, tant pis pour les tenants de la théorie du genre : Adèle aime les femmes. Point barre. Elle est lesbienne. Elle compte les mouches au plafond couchée à la verticale avec monsieur, mais se retourne bouleversée quand elle croise pour la première fois dans la rue l'artiste séduisante aux cheveux bleus. Elle noie son chagrin inextinguible en compagnie d'un collègue insistant : l'occasion fait le larron, sans plus. La tristesse l'étreint quand la jeune et jolie lycéenne l'éconduit avec une fausse candeur dans les toilettes de l'établissement scolaire, fière de son coup. Une adolescente à l'orée de l'âge adulte qui se cherche ? Si vous voulez. Comme disait l'autre, l'absence de preuves n'est pas la preuve de l'absence. Comme Sartre, cité dans le film, après huit heure du soir, seule lui sied une présence féminine. Ce n'est pas pécher.

Abdellatif Kechiche est en outre un adepte des plans et gros plans, toutefois, leur succession rapide et ininterrompue pour illustrer la passion qui s'empare des demoiselles dessert l'objectif recherché. Dans la série australienne La Gifle (The Slap), récemment diffusée par Arte, le téléaste met au jour l'intensité sexuelle qui aimante un quadra bellâtre et une jeune lycéenne à la recherche d'un papa, enregistre leur attirance réciproque irrépressible, un débordement pulsionnel, sans recourir à ces cadrages répétitifs par trop démonstratifs. Passons rapidement sur la gay pride et les manifestations lycéennes traditionnelles, c'est agaçant, des figures imposées superflues (à l'image du cours de français idéal). Enfin, quelques mots sur les scènes de sexe qui ont fait couler beaucoup d'encre, entre autres : ce n'est pas désagréable, au contraire, mais un peu long (montage interdit, plan séquence obligé ?). Une longueur qui affaiblit l'expression sublime des preuves d'amour charnelles des amoureuses (deux corps en fusion). Le film perd la spontanéité qui faisait la saveur de L'Esquive ou de La Graine et le mulet. Un film bien (trop ?) léché ? A chacun de voir. A part ça, La vie d'Adèle vaut le détour, incontestablement.
lien : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19537141&cfilm=203302.html
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