Spielberg et la bande décimée (Les aventures de Tintin, Le Secret de la Licorne, 2012)

Publié le par O.facquet

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne - film 2011 - AlloCiné

 

Nous l’avons déjà suggéré récemment : Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne a déçu, ennuyé même. Le récit est figé, la mayonnaise ne prend pas, les personnages lyophilisés ressemblent à des marionnettes, nulle communication entre les images, devenues autosuffisantes, autistes, ça ne respire jamais entre elles, l’ensemble en somme est plombé par une inertie assommante. L’intérêt commercial et le défi technique ont pris le pas sur l’inspiration artistique. Soit. Devons-nous toutefois arrêter ici la réflexion ? Une cupidité supposée et un challenge louable doivent-ils assumer seuls la responsabilité d’un échec que certains jugeaient inéluctable ? Eh bien, non.

Interrogé sur ce ratage, le sémiologue Pierre Fresnault-Deruelle, spécialiste des images fixes, professeur des Universités de longues années durant à la Sorbonne, tintinophile impénitent, auteur d’un récent ouvrage sur l’œuvre d’Hergé, Hergéologie, Cohérence et cohésion du récit en images dans les aventures de Tintin, nous a poliment répondu que son essai plaiderait pour lui. Ce qui s’est avéré exact. Pierre Fresnault-Deruelle, à la fois rappelle ce qui fait l’originalité intrinsèque de la bande dessinée, puis laisse entendre que l’adaptation cinématographique ne peut que dénaturer l’œuvre, à moins de prendre avec elle d’immenses libertés. Voyons voir.

 Dès l’ouverture de l’ouvrage, passionnant et accessible, il écrit : « Nous avons tous en tête le célébrissime épisode de la momie (Les 7 boules de cristal) qui, après que le feu se soit abattu sur la maison de Bergamotte, fait retour dans la chambre du héros, à commencer par celle de Tintin. Adapté à l’écran, autrement dit, usant du mouvement et du bruitage, l’épisode, même honnêtement traité, ne peut être qu’un fiasco, qui, croyant ajouter, retranche à l’œuvre imprimé, en regard de laquelle le lecteur peut, seul, activer ses propres codes de suppléance » (page 11). Une première piste. A cet égard, soyons honnêtes, sans être bêtement malveillant à l’égard d’un cinéaste ô combien apprécié, sans offenser ceux qui ont pris plaisir à voir ce film, c’est bien d’un fiasco (esthétique) qu’il s’agit. Dès lors, pourquoi cette impossible transposition cinématographique ? Si la bande dessinée est un art visuel à part entière dont l’adaptation ne va pas de soi, Spielberg et consort, vu le nombre d’échecs passés et présents, auraient dû se poser quelques questions au préalable. Pierre Fresnault-Deruelle, qui esquisse une présentation succincte des traits distinctifs de la bande dessinée, peut certainement éclairer encore notre lanterne : « La scénariographie (mot valise forgé à partir de « scénario » et de « scénographie » est, chez un auteur de bande dessinée, l’effet produit par l’inventivité des attitudes, des cadrages, leur assemblage et ce qui, au-delà de ce qui est directement montré ou dit, nous est suggéré à « mi-images », si l’on nous passe cette expression » (page 11). Là, nous chauffons, un peu de patience, donc : « Il semble que nous tenions là un trait du génie de la bande dessinée dont on sait qu’elle tend vers l’impossible mouvement. Curieusement, les auteurs de bandes dessinées sont rares à avoir durablement intégrer ce fait. Seul avant Hergé, Winsor McCay est pénétré de l’idée qu’il y a là un gisement d’effets dramatiques à exploiter. Conscients, d’une part, de la nécessité d’avoir à dynamiser leurs récits (et pour ce faire, de développer toute une rhétorique gestuelle, et, d’autre part, d’exploiter au mieux l’essentielle fixité du médium, l’auteur de Little Nemo et celui de Tintin (que viendront rejoindre Eisner, Fred et Tardi) useront de tous les trucs disponibles en la matière » (page 68). L’impossible mouvement… Tout est dit, ou presque, et bien dit, non ? L’adaptation cinématographique d’une BD est sinon inconcevable, du moins casse-gueule, aux risques et périls du casse-cou entêté. Le monde des images est impitoyable. Elles ne s'accordent que dans un cadre rigoureux, avec des règles strictes. Pendant ce temps, le couple orageux cinéma/littérature poursuit sa route sinueuse pleine d’embûches. Bonne chance à Peter Jackson, quand même ! Tonnerre de Brest !

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Publié dans pickachu

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