Times they are a changing (Rock et cinéma)

Publié le par facquet

 

 

Prenons les Rolling Stones et U2, deux des plus grands groupes de l’histoire du rock' n’ roll. Un art majeur. Grâce à l’hebdomadaire Télérama, qui chaque semaine vend actuellement en supplément quelques live notoires, nous pouvons les suivre lors de deux tournées qui ont marqué leur carrière et les esprits. En 1969, Mick Jagger et sa bande traînent leurs guêtres aux Etats-Unis. Ils décident de donner un concert gratuit à Altamont (quelques semaines après Woodstock) à la fin de l’année. U2 sillonne à son tour le Nouveau Monde l’année 1987, à la suite de la sortie de l’album inégalé (inégalable ?), Joshua Tree. Deux documentaires, Gimme Shelter (1972) -un des opérateurs se nomme George Lucas- et Ruttle and Hum (1987), illustrent à la fois la qualité de leur musique et leur charisme scénique, mais pas seulement. Le concert des Stones dérape. Les Hells Angels, choisis on ne sait trop comment pour assurer le service d’ordre (sévice d’ordre ?), au moment où Keith Richards joue les premières notes de Sympathy for the devil , tuent à coups de couteau un spectateur noir qui vient de sortir une arme, à quelques mètres seulement de la scène, devenue une vraie pétaudière depuis le début du spectacle : de nombreux fans tentent en effet d’approcher le groupe (en outre, les Hells Angels s’en sont pris aux membres même de Jefferson Airplane, dépassé et violenté, quelques minutes plus tôt). L’événement tant attendu se finit alors dans la pagaille et dans le sang -traumatisme général. Gimme Shelter restitue parfaitement, non seulement la folie qui entoure et que procure cette musique (celle des Stones acompagne par sa hargne la catastrophe à venir), et le climat contrasté, voire contradictoire, de l’époque : le pouvoir des fleurs, l'aspiration à l'amour dans un autre monde, et des échanges de coups d’une rare violence, on assiste en effet à un véritable climat de haine qui va crescendo. Jagger désemparé jette des pétales de rose au public, avant de l’inviter à garder son calme. En vain. 

Gimme Shelter (1970) | The Criterion Collection

La forme même de Gimme Shelter, c'est sa force, donne à voir les contradictions d’une époque en pleine convulsion, la fin et l'effondrement d'une utopie, surtout. Le montage est rigoureux mais quelque peu complexe, tout comme l’intrigue. Tant mieux. La forme est en résonance avec le fond. Si les repères se brouillent pour les acteurs de l’événement, les spectateurs aujourd'hui encore ne sont pas en reste : on ne sait plus à quels seins se vouer (nous sommes en pleine période hippie…). Pas de slogans politiques explicites, de revendications précises, uniquement la société occidentale et son inconscient à ciel ouvert à une étape clé de son histoire. Le rock : un écho du temps présent, du temps qui passe. Entre autres. Jagger semble sincèrement interdit lorsqu’il découvre à l’écran l’étendu du désastre, les différentes phases de cet échec individuel et collectif. Ce fiasco laissera des traces indélébiles.  En arrière plan : la guerre du Viêt Nam. Pas de délire d’interprétation. Non. Passons.

U2's 'Rattle and Hum' Turns 30: Why the Critics Had It Wrong | Billboard –  Billboard

Presque vingt ans plus tard, tout a bien changé. Le rock est devenu définitivement une industrie prospère, rien ne dépasse, Bono (et sa bande), le chanteur de U2, lance bien quelques piques sans conséquence contre la politique internationale US, prêche l’amour et la paix, en Irlande et partout dans le monde, urbi et orbi (ils sont catholiques). Rien de subversif. Pas un cheveu ne dépasse (ils sont plus courts). Du policé. Des entretiens convenus. Les chansons s’enchaînent sans problème dans un ordonnancement impeccable. Pourquoi pas, après tout. Un spectacle à l’américaine : du professionnalisme sans faille (deux grands moments : un gospel rock dans un temple méthodiste à Harlem et la visite émue/émouvante de Graceland). Ce qui n’enlève absolument rien à la qualité musicale du groupe, bien sûr. Force est toutefois de constater que la sagesse l’a emporté, que le rock n’est plus le vecteur d’une contre-culture, d’une aspiration, même confuse, à refuser le système ou le contourner. Le public vient et repart disicpliné. Tout est contrôlé, encadré ; osons ceci : sur-joué. Rattle and Hum transpire dans sa forme ce retour à l’ordre sociétal, typique des années 80, néolibéralisme dominant oblige. Il faut faire du fric, être propre sur soi. Tapie est un des héros de la jeunesse et du petit écran. Ecraser son voisin pour lui piquer sa place devient une mode. Le chômage augmente concomitamment à ce qu’on a affreusement appelé la nouvelle pauvreté. Reagan et Thatcher donnent le ton. Mitterrand sauve l’honneur. Les hommes font l’histoire autant qu’elle les fait. U2, quant à eux, font avec les moyens du bord (de très grands artistes tout de même). Les réalisateurs, prudents, ne prennent aucun risque artistique. Du travail bien fait (trop ?). Un documentaire lambda sans folie. Plus de dérapages, pour le meilleur comme pour le pire. Chacun est sage comme une image (et la maîtrise). Le rock est devenue une culture partagée en famille (le rap est menacé du même syndrome). Une institutionnalisation castratrice. Après le sabordage des Sex Pistols et des Clash : un simulacre -il faut que ça "fasse rock". On est loin, très loin de Street Fighting man.

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Publié dans pickachu

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