Liste incomplète (d'un personnage l'autre)

Le cinéma de Steven Spielberg ne suscite toujours pas la considération qu'il mérite pourtant. Ici, les sarcasmes des uns amplifient le mépris marqué des
autres, là, le rejet en bloc d'une minorité prend le relai des efforts ambigus d'un grand nombre, autant de sceptiques à convaincre sagement.
La Liste de Schindler (1993) est un grand film de cinéma (inspiré de faits réels). Claude Lanzmann considère qu'il est impossible, impensable
même, de représenter artistiquement ce qu'on ne peut pas se représenter à l'esprit. Nonobstant toute l'admiration que le réalisateur de Shoah nous inspire, confessons notre
désaccord. Chaque oeuvre traitant d'une manière ou d'une autre du sujet (l'indicible tragédie subie par le peuple juif) pose à chaque fois bien sûr le problème éthique de sa
représentation. C'est en conséquence à l'aune de cet écueil ô combien périlleux qu'elle doit être jugée, au cas par cas.
Le film ne sonne pas juste (pari illusoire, irréalisable, immoral surtout, Lanzman pour le coup a raison), il vise vrai, autant que faire se peut (il s'arrête
aux portes des camps de la mort, par exemple, exception faite de la scène des douches, discutée, et discutable, en effet). Là où La vie est belle écoeure.
Prenons cette séquence mémorable où Oskar Schindler fait arroser des trains à l'arrêt dans lesquels des centaines de déportés assoiffés crient leur souffrance,
râles inoubliables, insupportables. Le montage est exemplaire -il faudrait analyser les scènes l'une après l'autre, dans le moindre détail-, et la direction d'acteur du même bois. Le chef du camp
de travail de Plaszow suit du regard, indéfinissable, l'agitation fébrile de Schindler : tente-t-il de sauver pour quelques maigres heures la vermine encagée, ou alors, en parfait nazi (un
bon aryen), fait-il réellement preuve d'un raffinement pervers, bienvenu en ces temps de sadisme débridé ? Ce regard hante ceux qui le croisent depuis la sortie du film. Spielberg a su le
provoquer, puis le capter, en grand artiste qu'il est.
La Liste de Schindler s'étend sur plus de trois heures, le temps que prend le cinéaste pour suivre un nazi arriviste, un roublard
polyvalent, sans réelle conviction, bon vivant, infidèle en tout, coureurs de jupons impénitents, industriel opportuniste, qui se découvre rattraper par sa conscience. Trois heures pour
permettre à Oskar Schindler, juché sur un canasson, spectateur de la liquidation du ghetto de Cracovie, de se défaire de sa mauvaise foi pour toucher du doigt une forme d'authenticité ;
un Juste, rien qu'un Juste, définitivement à cheval sur des principes humanistes intangibles. Au risque du ridicule, osons l'avouer : on ne sort pas indemne de ce film à nul autre pareil. A
Daniel M., un enfant juif caché, dont le père n'est jamais revenu d'Auschwitz.. Un ami précieux. Pour ne pas oublier, et ne pas tout mélanger. Tant pis pour Le Monde
Diplomatique et quelques cinéphiles consciencieux ligériens manichéens.
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