Lettre à Leos Carax

Publié le par O.facquet

 

 

Où l'on profite de la déception ressentie devant ses derniers films (Les Amants du Pont-Neuf en 1991, Pola X en 1999, et Holy Motors cette année) pour revenir sur le début de carrière sidérante d'un cinéaste surdoué : Leos Carax. Via une lettre (revisitée) envoyée au réalisateur en 2005.

 

Monsieur, 

 

Je m'en veux d'être misérablement passé, lors de sa sortie, à côté de votre second film, comme de Boy meets girl (1984), le premier : on était trop sérieux à vingt ans en ce temps-là ; bien frileux en tout cas, et par trop influençable. J'en veux surtout à ceux qui, depuis, ne m'ont pas dit que Mauvais sang (1986) est un des plus beaux films du monde (Carax taire). 

L'émotion vive ressentie à la récente découverte de votre travail de jeunesse m'a encouragé à oser vous envoyer à l'aveugle ces quelques mots. Non pour le recommander : il se recommande tout seul. Plutôt pour en faire l'éloge, comme ça, en passant, au débotté. Que devenez-vous, Leos Carax ? Soyons bêtement pompeux : vous manquez terriblement au cinéma en général, au nôtre, en particulier, souvent routinier, voire conformiste. Les bons films existent, bien sûr. Le plat manque toutefois de piment. On se rend de plus en plus compte que les années 1980 furent créatives, inventives plus qu'à leur tour.

Mauvais sang (ne saurait mentir), donc. Sang à l'heure. Un polar romantique et désespéré, tout à la fois, godardien en diable (sons et images décalés). Un scénario -étique- pour rassurer les producteurs, mais le film ne gagne rien à être raconté. Le plaisir des formes, là aussi : des choix de cadres osés et inattendus ; un montage à la va-comme-je-te-pousse, avec des flashes dans l'appareil et des coupes brutales ; la maîtrise de la mise en scène, toujours sur le fil, primesautière et fière de l'être, et des dialogues, des solliloques très écrits, sobrement récités : vous avez un vrai don pour la poésie, ce qui fait de vous un auteur, un artiste génial ; pas un faiseur subventionné roublard, une fausse valeur médiatisée vouée à l'oubli. En parler aux jeunes.

Tout dans Mauvais sang est factice. L'ensemble pourtant sonne juste. Il y a dans votre oeuvre un rejet du naturel, un refus du véhément, du naturalisme, qui ajoutent à vos films une dimension métaphysique. Dans le regard de Juliette Binoche (Anne), sur le visage de Julie Delpy (Lise), on lit tout le goût et le dégoût du monde. Quand Denis Lavant (Alex), dans un sprint agité, au rythme du Modern Love de David Bowie, boxe dans le vide (subtile métaphore : dans les années 1980, en pleine vague néolibérale, contre qui, contre quoi se révoter ?), un mal de vivre se déchaîne soudain -vite ! finissons-en. Rien qui n'ait déjà été dit, écrit et/ou filmé. Soit. Mais de quelle façon ici ! Rage animale et lassitude mêlées. Vous aviez 25 ans en 1986. L'âge des possibles. Seulement 25 ans. No future. L'héroïsme d'Alex cache un simple suicide : seuls le guident la lucidité et le désespoir. La mort le guette. Dernier plan -très beau- de Mauvais sang : par un travelling arrière effréné, vous laissez Juliette Binoche, dans un élan éperdu, tendre les bras à qui voudra bien la consoler, l'accompagner un instant, rien qu'un instant. Le temps d'un soupir. C'est chose faite (fantasme du spectateur/voyeur). A votre tour, faites un effort, donnez plus souvent de vos nouvelles : par écran interposé, par exemple. Comme vous le faisiez jadis. Exemplairement.

 

Bien à vous, of 

 

PS : où, bien que déçu et déconcerté, votre serviteur est enfin rassuré sur la santé et le talent d'un artiste à nul autre pareil, d'autant que Holy Motors a plu à beaucoup. Tant mieux. L'occasion d'en débattre. D'autre part, Juliette Binoche est toujours aussi belle. Eva Mendes et Kylie Minogue peuvent s'accrocher. Et bien se tenir.

  

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Publié dans pickachu

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