D'une guerre l'autre ("Cheval de Guerre" de Steven Spielberg)

Publié le par O.facquet

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Cheval de guerre, le dernier Spielberg, fait partie de ces grands films malades dont parlait jadis François Truffaut. Inégal, tantôt kitsch, tantôt lyrique, Cheval de guerre fait se côtoyer le pire et le meilleur. Steven Spielberg, quoi qu'il en soit, est un auteur, il y aura donc toujours quelque chose à sauver dans ses œuvres, la plus faible y compris. C’est en outre un conteur protéiforme hors pair. Le film raconte le lien d’amitié qui unit un jeune fermier anglais, Albert, et son cheval (Joey), dans l’Angleterre du début du siècle dernier. La Première Guerre mondiale va les séparer et les plonger dans les atrocités de ce conflit meurtrier. La Seconde Guerre mondiale était jusque-là le seul conflit qui obsédait le cinéaste. Juif américain, la parentèle européenne du réalisateur de La Liste de Schindler a connu les affres de l’antisémitisme nazi. Il n’a rien oublié.

Osons cependant ceci : ce n’est pas l’Ancien monde, moins encore la Première Guerre mondiale que donne à voir Spielberg dans son film. Nous assistons à un retour de refoulé. C’est un western au coeur de l’Amérique profonde du XIX° siècle qu’il a tourné, en témoignent ces panoramiques sur des espaces sans fin, les vêtements, la caractérisation des personnages, les longues chevauchées à cheval, le dressage de l’animal, les plans fordiens : les protagonistes qui apparaissent dans l’embrasure d’une porte ou d’une fenêtre, le fermier français (Niels Arestrup, grand, comme d'hab') et sa petite fille (Céline Buckens, épatante) : un parfum de La Petite maison dans la prairie, jusqu’à l’affrontement entre les grands propriétaires et les petits fermiers, fil directeur de nombreux films de cowboys. Spielberg épargne au spectateur, à quelques exceptions près, tout excès anthropomorphique d’expressions humaines. Ouf ! Le cheval est une figure abstraite, un lien entre les personnages, dont il bouleverse l'existence, et les différents pans de War Horse. Le soldat Ryan jouait un rôle similaire dans le film éponyme.

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Qu’on juge avec indulgence ce qui suit : Spielberg n’a pas filmé la Seconde Guerre mondiale. Le refoulé est ici biface. Un conflit hante les Etats-Unis d’Amérique, un conflit qui l’a profondément divisée : la guerre civile entre les Yankees du Nord et les Confédérés du Sud (1861-1865). La première guerre moderne : ue guerre totale. Un rocher sur lequel vient se briser le rêve d’un Nouveau monde porteur d’espoir et d’émancipation. Les mitrailleuses à répétition qui déciment des centaines de cavaliers, sabre au clair, et leurs montures, est une scène prodigieuse. C’est durant cette guerre que cette arme est pour la première fois utilisée. Une boucherie humaine et chevaline. Elle rappelle les scènes de combat vues dans les quelques films qui se sont attaqués, souvent de biais, au sujet (Danse avec les Loups par exemple).  

 Voyez cette autre scène, superbe, où deux soldats ennemis conjuguent leurs efforts pour libérer la bête des barbelés qui l’emprisonnent. Une famille recomposée. La famille européenne. Désunie violemment comme l’a été la famille américaine quelques décennies plus tôt. Cette substitution n’est pas l’expression inconsciente ou consciente d’une forme d’impérialisme artistique américain. En ce cas, Spielberg aurait très bien pu évoquer l’intervention déterminante des troupes US en 1917 dans le premier conflit mondial. Spielberg est un cinéaste qui cherche à rassembler, non à diviser, d’où l’impossibilité de filmer frontalement la Guerre de Sécession (un jour, peut-être, de guerre lasse). Un drame tout sauf consensuel aux Etats-Unis encore de nos jours. Et Spielberg est un homme à cheval sur certains principes. Ce qui ne manque pas de sel. La preuve. Il n’a pas trouvé le moyen de sauter l’obstacle (The Civil War). Il a été contourné : parfois, ça parle à notre place. Il est beaucoup pardonné aux honnêtes hommes talentueux. Le créateur d’E.T. appartient à ce monde restreint.

Cheval de guerre, un film bancal ? A coup sûr. La fin est pompière et bâclée. Bord cadre, à gauche (ce qui a son importance), le jeune homme et son cheval, enfin réunis, apparaissent sur un immense plan d’ensemble crépusculaire filmé de loin (l’archétype d’une séquence de fin d’un western classique), aux couleurs franches, inutilement criardes. Il retrouve ses parents (Emily Watson et Peter Mullan, tout deux excellents). A la différence d’autres personnages mis en scène par Steven Spielberg dans ses films de guerre, le cavalier, lui, n’a cette fois-ci rien appris ni retenu de cette traversée de l’horreur, il est resté le même. Du refoulé en barre. Faut-il raviver les plaies mal cicatrisées, réveiller les démons assoupis ?

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Publié dans pickachu

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