No future
Control d'Anton Corbijn est, oui, un très, très bon film. L'occasion de rappeler au passage l'immense forme artistique qu'est le rock'n'roll depuis un demi siècle.
Certains ne lui accordent aucun crédit, ni considération. Tant mieux. Il sent le soufre ; tout sauf fédérateur (quoique...) ; laissons jaser, allez, pour notre plus grand plaisir. A l'heure
des bilans, on verra qu'il a donné une vision originale et poinante de notre temps. Comme on dit communément, tous, un jour, leur devront quelque chose, lui devront, un moment ou l'autre,
ceci ou cela. Joy Division et Ian Curtis (l'excellent Sam Riley), chanteur et parolier, mort hélas ! en mai 1980, à l'âge de 23 ans -une mort aussi célèbre que son annonce par
l'animateur John Peel sur les antennes de la BBC1. Filmer la création artistique n'est pas chose aisée. Ian Curtis débarque lesté de ses poèmes dans un groupe (Stephen Morris, Bernard Sumner et
Peter Hook) déjà constitué de la banlieue de Manchester. Le courant passe, les semaines et les mois avec. Ils accouchent d'un album inclassable (avec une pochette travaillée par le graphiste
Peter Saville, lequel s'inspire des travaux du Bauhaus, de l'Arte Povera et du futurisme), enchaînent les tournées et les concerts (l'énergie hypnotique des performances live du groupe est
parfaitement restituée). Leur musique brumeuse et tranchante, les textes de Curtis, vont féconder la pop pour plusieurs décennies (Cocteau Twins, The Cure, Echo & The
Bunnymen, The Jesus & Mary Chain, My Bloody Valentine, Portishead, Sonic Youth,
Wire, Depeche Mode, aussi, d'une certaine façon ; entre autres). Enregistrer le geste créatif n'est pas donné à tout le monde,
disions-nous ; est-ce d'ailleurs possible, voire désirable ? Voilà la vertu de Control : s'épargner une impossible quête, rendre au passé sa fraîche légèreté d'ex-présent, son
innocence originelle. Pas de fatum. Ian Curtis n'est pas filmé en mythe. Les choses s'imbriquent à la-va-comme-je-te-pousse. Un enchaînement cahotique ; du bricolage comme tout existence (avec
cette part immanquable de hasard, de contingence, de malentendus risibles et incongrus, de farce et de désordre). Le hasard et la nécessité ; le brouillard d'époque. Un mariage précoce ; un
job rébarbatif à l'ANPE locale ; une gamine ; la poésie ; le rock ; la maladie : une psychose épileptique ? ; la reconnaissance qui vient, le poids de la réussite et les avatars du désir.
Le suicide enfin. La caméra reste à distance (question de tact). Mais là, on ne peut plus rien dire. Un silence sidéral, donc ? Non, bien sûr. Disons que l'acte est irréductible à toute tentative
d'explication rationnelle. Celui de Curtis ne déroge pas à la règle (itou pour Kurt Cobain).
Il est bien entendu envisageable d'ergoter ad nauseam sur les écorchures sentimentales et les tourments du chanteur anglais. A la fin, nous voilà bien avancés. Restent cette absolue solitude, une errance infinie, une souffrance et un désespoir informulables. Ian Curtis était un exilé d'une tristesse insondable. Un exil funèbre et abyssal. Anton Cobijn a su le filmer avec retenue et et sensibilité. Tout est suggéré, rien n'est asséné (à un ou deux plans près). Ne pas simplifier ce qui doit rester complexe. La désintégration de sa personnalité restera à jamais un mystère. Surtout, ne pas désincarner Ian Curtis, ne pas en faire une créature éthérée. Bien vu. Tout simplement une fin d'adolescence mélancolique dans le délabrement urbain du Manchester de la fin des années 70, entre Bowie, Iggy Pop, Lou Reed et les Sex Pistols. Très belle scène où Curtis esquisse devant une glace ce qui sera sa gestuelle scénique. Tout est dit et rien à la fois. Control parvient à capter sur le fil cette contradiction. Il esquive l'hagiographie téléologique de la pop star dévastée par les affres du succès ; ouf ! Control renvoie le son d'un homme au coeur brisé. C'est un travail ouvragé sur le chagrin et le doute. Unknown Pleasures (1979, aux abîmes terrifiants ; un sentiment de lyrisme sombre et glacial) et Closer (1980, austère, feutré et génial) sont considérés comme deux des grands albums de rupture du rock. Ian Curtis ne s'est pas résigné à la laideur. Ses textes désenchantés, son chant d'outre-tombe et l'atmosphère troublante de la musique de Joy Division (elle ouvre les portes à la cold wave et une new wave lugubre et gothique, mais pas seulement), lui assurent une forme particulière d'immortalité. Qui paradoxalement nous aident à vivre. of