Itinéraire d'un cinéaste (pas toujours) gâté
Au risque de lasser, rappelons à
nouveau que l'opprobre et l'ostracisme dont le cinéaste Claude Lelouch est victime depuis de longues années désormais, sont le plus souvent injustifiés. Il
y a des jours et des lunes (1990) est un bon Lelouch, oui, incontestablement. Comme il y a de très bons Patrice Leconte et des Luc Besson digestibles. Un constat qui équivaut à une mise à
l'index de la part de la cinéphilie hexagonale consciencieuse. Une marque de mauvais goût, tout simplement. N'importe ! Assumons. Ses coups de sonde dans la société française du début des années
90 ne manquent pas de pertinence, ni de sensibilité. La fragmentation du monde, la difficulté de vivre à deux, la solitude urbaine, l'impression d'avoir gâché ses meilleures années, le sentiment
d'être à tout moment incompris, en somme sont enregistrées ici les affres de l'individu privatisé, conceptualisé naguère par le philosophe Cornélius
Castoriadis. La manoeuvre lelouchienne est parfois maladroite, pataude, voire naïve, soit. Mais l'ensemble est loin d'être aussi ridicule et stérile qu'une certaine critique influente l'a laissé
souvent écrire. Un personnage du film, Sophie (l'irrésistible Marie-Sophie L. ?), se demande soudain quelle (s) trace (s) on laissera après sa mort. Nous avions récemment avancé l'hypothèse
(critiquable) que le savoir-faire de Lelouch en matière de film-choral (entrecroisements de plusieurs histoires individuelles qui toutes font sens -le même, ou presque) est une marque de
fabrique, une signature qui lui sont propres dans le cinéma français. Le film-patchwork, entrelacs de personnages et de parcours cousus les uns aux autres est un véritable défi : le travail est
casse-gueule en effet (le danger est grand de partir dans tous les sens, pour finalement n'arriver nulle part). Dans Il y a des jours et des lunes, rien de
tel. Tout se tient. Et l'émotion est au rendez-vous plus qu'à son tour. Spéciale dédicace surtout pour les acteurs qui incarnent les angoisses et autres tourments de Claude Lelouch : Gérard
Lanvin, Patrick Chesnais, Vincent Lindon, Francis Huster, Annie Girardot, Philippe Léotard, Christine Boisson, Serge Régianni, Gérard Darmon, Salomé Lelouch (qui à six ans sait déjà comment on
fait les bébés), Erik Berchot et Charles Gérard ; excusez du peu...Les dialogues sonnent justes. Enfin, Lelouch obtient de ses acteurs une diction à nulle autre pareille (écouter par exemple les
tirades de Paul Préboist), habilement spontanée pour certains, ridiculement naturaliste pour d'autres. A chacun de voir et d'écouter. Le DVD est disponible chez TF1 Films ; on le trouve facilement dans les braderies spécialisées de nos villes. Un peu petit effort, un de ces jours. On ne vous demande quand même pas la
lune... Of