Quartiers libres (antiennes de télé)

"Putain, tu m'as niqué ma robe"
Lydia (Sara Forestier) dans L'Esquive.
" Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites !
parce que vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat,
et qu'au dedans ils sont pleins de rapine et d'intempérance."
Jésus de Nazareth (Evangile selon St Matthieu)
A la question, "le cinéma a-t-il encore une raison d'être?", la réponse est oui. Entre autres choses : comme outil de résistance. Pour résister à qui à quoi? Au tout-venant médiatique, par exemple, qui transforme tout un chacun en intervieweur/interviewé, manipulé/manipulateur ; tout journaliste un brin honnête confirmera.
L'Esquive (2004) d'Abdellatif Kechiche, à sa manière, résiste. On papote ferme dans le film -c'est un souverain poncif-, à tort et à travers, le dialecte de ces jeunes de banlieue dépoussière notre langue décrépite en se l'appropriant ; on parle comme on boxe : exorcisation par la parole de la violence alentour ; l'esquive s'impose ; on ergote sur des vétilles à en perdre haleine : c'est plutôt bon signe. Un joyeux bordel, en forme de rempart devant les stéréotypes télévisuels (clichés sous bois), charriés à longueur de reportages sur les quartiers, par des journalistes au sérieux pathétique, à la déontologie à géométrie variable (certains maires du 9.3 confirment que des reporters sans scrupule ont demandé poliment à certains jeunes, en novembre 2005, de brûler des voitures pour qu'ils puissent avoir quelque chose à montrer à la messe de 20h ; c'était chez Moati, sur France5, dimanche 30 septembre 2006). Pourquoi d'ailleurs dit-on les quartiers? Le pluriel servirait-il ici à cacher l'innommable?
Le voile par-ci, les sauvageons par là, la racaille comme slogan démago, des réseaux terroristes un peu partout, des clandestins plein les caves, les trafics de drogue pour effrayer le bourgeois -il aime, ça l'occupe-, les embrouilles comme quotidien, les tournantes, surtout, ces parties carrées du moment -qui prouvent que ça ne tourne pas rond-, sans lesquelles le tableau serait incomplet, sans saveur, l'infophage sur sa faim.
En un mot des clichés, rien que des clichés, et des sévères. Ne pas en déduire que tout est faux là-dedans ; tant s'en faut. Le problème, et il est de taille, c'est qu'ils sont légion les faubouriens à badiner en cheveux, ne pas magouiller, à respecter son prochain et la loi (rarement à leur avantage, non?). Quelle que soit leur origine. Plus que tout, enfin : de la camaraderie désintéressée, à la vie à la mort (Fathi), des preuves d'amour aussi (Magalie et Krimo). Derrière la tchatche belliqueuse : beaucoup de pudeur. Et un cliché "ce n'est ni vrai ni faux, c'est une image qui ne bouge pas. Qui ne fait plus bouger personne. Qui rend paresseux" (Serge Daney). Abdellatif Kechiche, pour son compte, préfère le mouvement qui déplace les lignes. C'est beau de l'air pur. Alors il a filmé quelques lycéens des cités jouant du Marivaux (Le Jeu de l'amour et du hasard) avec leur prof de français (Carole Franck, excellente), dans une classe de seconde. Jeu de l'amour. Pas du bazar.
La banlieue : les lieues du ban. Est mis au ban celui ou celle qui est déclaré indigne...
Les quartiers sont un concentré explosif des inégalités sociales ; des millions (6) de personnes sont jugées indignes (pas de quartier, ni le droit de cité!) de prendre le train du progrès. Ils piétinent sur le quai, écoutent Grand Corps Malade, intermiteux du spectacle. Sinon, il y a rupture de ban, ce qui n'a pas lieu d'être. Ce désengagement est le crime commis par celui qui rentre dans le territoire interdit ; comprenne qui voudra (avec la séquence de l'intervention brutale de la police, le réalisateur rappelle, au besoin, son peu de penchant à l'égard de l'art pour l'art. Parler est une arme ; ce que parler veut dire).
A ce sujet, la prof de français, devant un parterre d'élèves médusés, semble sans illusion :
-Ce que Marivaux nous dit, là les pauvres jouent les riches, ici les riches jouent les pauvres, et personne n'y arrive ; ce qu'il nous montre, c'est qu'on est complètement prisonnier de notre condition sociale, et que quand on riche pendant 20 ans, pauvre pendant 20 ans, on peut toujours se mettre en haillons quand on est riche, en robe de haute couture quand on est pauvre, on ne se débarrasse pas d'un langage, d'un certai type de sujet de conversation, d'une manière de s'exprimer et de se tenir, qui indiquent d'où l'on vient.
Laïus conservateur, voire réac? Sermon déterministe et simpliste, topo mécaniste, par trop pessimistes, auxquels adhérerait le metteur en scène? Non, et pour plusieurs raisons. D'abord, chaque singularité dans l'Esquive échappe à la généralité qu'elle pourrait incarner. Nous ne sommes pas des échantillons sociologiques. Pas de typage rédhibitoire. Lydia (Sara Forestier, gueule d'ange, belle comme une fille de prophète, gouaille époustouflante), Frida (Sabrina Ouazani, itou), Fathi (Hafet Ben-Hamed, convainquant en bon gars maladroit), Magalie (Aurélie Gatino, attendrissante et juste en gazelle meurtrie), Krimo le lunaire (Osman Elkhanaz, parfait !) et les autres, ne sont pas des pantins au service d'u message à faire passer à tout prix. Ils existent. Tous sur le même bateau (nous avec). Frêle esquif. C'est la force de la fiction, celle du cinéma quand il ne se trahit pas.
Exister, c'est sortir de soi, de toutes les manières, et pour ce faire, il faut bien sûr identifier précisément ce soi d'où l'on sort. D'où l'importance de la culture (avec un petit c) comme vagabondage, chemin de traverse, transgression, soudaine bifurcation, retour en arrière ou surplace, découverte de soi et de l'altérité. Tout est comédie, surtout.
La prof ne dit pas autre chose à un Krimo/Arlequin pétrifié, étreint par l'émotion, transi d'amour pour l'irrésistible Lydia : amoureux certainement, également piètre comédien :
-Plus de joie de vivre, plus de bonhheur ! Amuse-toi! Amuse-toi! C'est drôle tout ça, c'est heureux, et en plus il est déguisé, il s'amuse, il imite son maître, tu sais ce que cela veut dire? Cela veut dire quelqu'un qui a du pouvoir ; essaye d'aller vers quelque chose d'autre, de sortir de toi pour aller vers un autre langage, est-ce que tu te rends compte de l'importance du langage dans cette pièce ? Il y a du plaisir à sortir un peu de soi. Sors de toi, d'accord? Change de langage, change de manière de parler : amuse-toi ! .
Krimo, vexé car humilié, prend la porte. Il reviendra bien un jour. Avec le temps. Dans six mois, dans un an. Ou un peu plus tard. N'importe ! Il reviendra. Le voilà impliqué. Un peu de savoir, un soupçon de sagesse, et le plus de plaisir possible (merci à R.Barthes) : par dessus-tout ! (la joie de jouer de Frida, Lydia et rachid). Être celui-ci le matin, l'après-midi celui-là, le soir : un autre. Faire bouger les clivages sociaux, jouer avec les identités. Brouiller les frontières. Tout est comédie!
Eloge du travestissement, du déguisement et de l'infidélité en tout. Ne pas oublier d'où l'on vient, gage d'authenticité, rempart contre la mauvaise foi, avec comme unique horizon d'en avoir aucun.
Une condamnation à la liberté : l'homme n'est jamais fini et c'est tant mieux. Se jeter constamment hors de soi. Il n'y a plus ni Juifs, ni Arabes, ni Blacks, ni Gaulois au teint pâle, seulement des ados qui n'existent que dans leur rapport aux autres et au monde. L''Esquive réaffirme l'irréductible unité de l'espèce humaine. une bonne claque aux mauvaises odeurs. En passant au front national (sans majuscule) et aux xénophobes patentés. Aux indécrottables essentialistes. Affront national.
De part en part, L'Esquive est pénétrée de poésie, partant de beaux moments de cinéma. Krimo et Lydia, en plein air, répètent une scène (avant de s'en faire une). Krimo, absent au monde, abîmé dans ses pensées, le regard planté dans le ciel (il est dans les nuages), fixe penaud le sommet d'un arbre chahuté par un vent impétueux ; les feuilles bruissent, disent leur texte ; les branchent grincent, menacent de rompre ; le temps semble suspendu : émouvante réminiscence renoirienne (le fils). Peu après, par une astucieuse succession de plans de plus en plus gros, leurs corps, puis simplement leurs frimousses se rapprochent fébrilement ; la caméra dévisage en le morcelant le joli minois de Lydia : expression du désir pressant de Krimo qui la kiffe grave. La suite leur appartient. A la toute fin du film, très belle ellipse, osée et réussie à la fois : à l'intervention musclée des forces de l'ordre, succède une scène irénique où des enfants bigarrés interprètent un spectacle aérien devant des parents attendris. Du très bon cinéma populaire français qui, une fois n'est pas coutume, ne sent pas la naphtaline du 11° arrondissement. Le prochain film d'Abdellatif Kechiche est attendu avec une impatience particulière. of, aux copains du 37700.
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