Les dents de la plage (avril 1999)

"Il faut sauver le soldat Ryan" (1998) est amplement critiqué et reste avec raison sur moult points critiquable (on peut regretter, entre autres,
que l'aspect documentaire soit entaché de contrechamps allemands déplacés, que des bribes d'intrigues tape-à-l'oeil, moralement douteuses, ponctuent le récit : le soldat nazi
gracié qui revient se battre avec les siens, par exemple). Toutefois, sans qu'il ne fasse de l'ombre à tant de grands films de guerre (de "The big red one" de Fuller à
"Apocalypse now" de Coppola, en passant par "Full metal jacket" de Kubrick, entre autres), le film de Steven Spielberg est, pour beaucoup, un des rares du genre
qui nous permettent à ce point de saisir, même imparfaitement, l'indicible terreur qu'affrontent ceux qui subissent l'épreuve du feu.
Un hors-champ mortifère procède à une effroyable hécatombe. La mort sous toutes ses formes, déchaînée, frappe aveuglément, comme affamée : regards hallucinés ou
horrifiés, chair arrachée, broyée, corps meurtris, martyrisés, parfois, au mieux : prostrés, crânes explosés, membres déchiquetés, proies faciles pour rapaces voraces. Un simple hors-champ
pour nous, enfants de la paix, qui ne connaissons ces atrocités que par le prisme de l'écran, finalement protecteur.
La trouille vide les intestins, la fusillade crépite, sifflent de partout et nulle part des balles assourdissantes -le travail sur la bande sonore est remaquable-,
les repères séculaires se perdent, se brouillent, d'innombrables obus s'acharnent sans cesse à transformer la topographie des lieux. Des centaines de milliers de vies en sursis cherchent des yeux
la faucheuse, attendent leur tour, peut-être avec impatience, le pire. La Terre est devenue l'enfer d'une autre planète.
Partout d'enfantins cris de douleur, suppliant la présence de mères lointaines, des hurlements d'effroi, des râles insoupçonnés, sans espoir, hantent à jamais les
plages normandes, anormalement humides pour la saison cette années-là. Un printemps de merde. Echos éternels, désespérants, de l'infinie bêtise humaine, à l'inventivité sans fin, lorsque
l'humanité s'autodévore. Au ras du sol, une caméra-mémoire agitée enregistre ce chaos macabre, autant que faire se peut. Une caméra Bell and Howell, celle-là même qu'utilisaient les
cameramen de l'époque, ceux qui, au risque de leur vie (G.Stevens), accompagnèrent nos libérateurs américains. Que Dieu les protège, puisque nombre d'entre eux croyaient le ciel peuplé. En
outre, un procédé de saturation a permis de supprimer 80% de la couleur sur la pellicule, afin de donner au spectateur l'impression qu'il assiste à un documentaire en 35 mm, est-ce bien
nécessaire ?.
Sous la boucherie humaine, la plage couleur sang. L'humanité dénaturée. Après l'orage d'acier et de fer, une mer garance cherche désespérément son ressac, à travers
des monceaux de cadavres, ballotés par les vagues, sous un ciel bas, venant les uns après les autres s'échouer sur le sable. Omaha beach (putain !), une plage normande, France, le 6 juin
1944.
Doit-on s'extirper la tête basse de ce film inspiré, bourrelé de remords à l'idée d'avoir assisté au spectacle d'un massacre soigneusement reconstitué qui ne nous
regarderait pas ? Non. "Il faut sauver le soldat Ryan" permet une empathie rétrospective, certes limitée. Le film permet surtout d'appréhender, autant que possible, une
expérience limite de l'humaine condition, via le talent d'un metteur en scène surdoué, humaniste, conscient de l'enjeu -des enjeux !
L'oeuvre donne ainsi de nouveau à la civilisation occidentale l'occasion de se redire à elle-même, à quelle condition il y a de l'humain et de l'inhumain.
Ce qui n'est jamais gagné. Pas de der des ders. Même les cinéastes les mieux intentionnés, virilisent et/ou déréalisent par trop le geste guerrier, le rendant finalement presque supportable,
voire confortable pour les spectateurs-voyeurs que nous sommes (fenêtres sur guerre). Rien de tel avec "Il faut sauver le soldat Ryan", qui se garde de tout racolage esthétisant
de la violence, de la souffrance, de la mort enfin. Spielberg sait d'instinct qu'au moment de filmer une chose aussi mysthérieuse que la mort, on ne peut pas ne pas se sentir quelque part un
imposteur (J.Rivette).
A la toute fin du film, le capitaine Miller (Tom Hanks, son meilleur rôle, un personnage remarquable), moribond, au visage "tragique et farouche de
tristesse égarée et de douleur muette mêlées à l'appréhension de quelque résolution débattue, à demi formée" (J.Conrad), susurre avant d'expirer au soldat Ryan (Matt Damon, déjà doué) :
"mérite ça". Et nous, Européens repus encore traumatisés par le souvenir vivace de ces années macabres, le méritons-nous, alors que la bête immone rôde dans les isoloirs, les
cabinets ministériels, ici ou là alentour, à peine plus de soixante pauvres années après le carnage ?
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