Che pas possible !
Bon prince, le capitalisme devrait ériger en son honneur une statut sur les décombres du World Trade Center. Il le vaut bien. SI si. Le marasme économique, la nécrose du tissu
social : un autre monde ; le fantôme a d'autres Shàhs à fouetter. Sa petite entreprise ne connaît pas la crise. Briquets, boîtes en tous genres, tee-shirts, besaces multifonction, drapeaux (les
supporters de l'Olympique de Marseille), cahiers, petits ou grands, trousses, slips et caleçons, casquettes, chaussettes, toutes les tailles, dessous de table, verres,
chemises, bandanas, stylos, Une de Paris Match, blousons, tout ça fait Che ; une quantité de produits à son effigie, de gadgets ornés de sa photo, made in partout,
dope un marché déprimé, pour la plus grande joie d'entrepreneurs avides de bénéfices, ici et ailleurs. Il fait vendre. Une marchandise très tendance. Il prêchait l'internationalisme, il sert
la mondialisation : les jeunes arborent des maillots Guevara fabriqués par des mômes exploités dans des usines localisées dans des pays en développement. Comme l'a écrit récemment
Guy Konopnicki dans Marianne, "la révolution réduite à une image a trouvé sa place sur le marché mondial des images. Les produits dérivés ont précédé le film. Chanson, poster
et béret fappé d'une étoile, la boutique Guevara est un redoutable concurrent pou Dysney". Vous direz qu'une fois mort, personne n'est responsable de son image. Soit. Encore que. Oui.
Encore que. La postérité, ça se prépare.Le personnage privé et public, son action même, sont controversés (son passage trouble, entre autres, dans une forteresse de La Havane, en 1959, après la victoire de Castro, et le départ du vereux Batista, à la solde des Etats-Unis). Vénéré par beaucoup : il reste une idole, une icône même (révolutionnaire de l'économie de marché), chez les partisans patients du Grand soir ; pour d'autres, et ils sont nombreux, il existe une face cachée (quelle qu'elle soit) du saint homme (cf. l'ouvrage fouillé de Jacobo Machover, et surtout, la bibliographie) - c'est vrai de tous... Disons que le cinéaste Steven Soderbergh, fin connaisseur des passions européennes, a senti le coup venir : tiers- mondisme revitalisé, haine diffuse de l'occident, altermondialisme tous azimuts, les deux mandats désastreux du Président Bush, dérapage sévère du néolibéralisme, nostalgie des sixties, commémorations de l'année 68. Les conditions étaient réunies. Soderbergh flaire le bon coup et tourne un biopic partiel en deux volets sur Ernesto Guevara, dit le Che (très apprécié, en outre, d'une certaine gauche nord-américaine). Que dire du premier, L'Argentin ? La vie des saints et leurs auréoles. Un mise en images hagiographique. Le cinéaste : un imagier. Besson et sa Jeanne d'Arc, Cecil Bount de Mille et ses Dix commandements. Rien ne manque. Un vrai chemin de croix. D'accord, mais le film, est-il bon, oui ou non ? Et la mise en scène ? Le défaut des qualités de son cinéma. C'est parfois profond, mais lisse (trop en l'occurence, pour un tel sujet). Du downtempo comme disent les spécialistes de le musique pop trip hop (un son né à Bristol dans les années 90, voir Massive Attack, Portishead ou Tricky). Un rythme planant, presque hypnoïde pour le spectateur (Solaris en 2003, génial), une atmosphère quasi rêveuse, il s'agit de créer une ambiance. Exilé dans les nues, Soderbergh finit malheureusement par survoler son sujet (il glisse ou se penche seulement dessus, c'est comme on veut) : une simple illustration réalisée par un artisan surdoué, effrayé par une possible hérésie (la crainte d'une mise à l'index venue des gardiens du temple ?), d'où certainement le caractère coincé du film (ça ronronne, le trip hop est plus émotionnel, plus torturé, organique, plus sensuel aussi). Les Cahiers du Cinéma, grands seigneurs, voient de la dialectique à l'intérieur même des images (numéro de janvier). Peut être. Pas convainquant. Guevara sans Ernesto, : le révolutionaire sans l'individu. Un guerillero idéaliste et téméraire, toujours fidèle : un point c'est tout. On ne touche pas à une image sacrée (le communisme comme religion sécularisée) ; rien sur la face cachée del comandante, silence sur le stalinisme précoce protéiforme du Che (qui donnera une version tropicale de l'horreur soviétique). Soderbergh livre un film manichéen sans souffle, ni imagination, plein de trous noirs (cependant, impeccable Fabricio del Toro, remarquable direction d'acteurs). La machine rutilante tourne à vide (pas de forme, pas de fond) : Ernesto au pays des cigares. Seules sont filmées, platement, les riches heures du combattant argentin, d'après les textes canoniques en circulation. Une imagerie sulpicienne. Sans parler de l'hasardeuse multiplication des flash-forwards (le contraire du fash-back) qui alourdissent le récit inutilement. Certaines oeuvres de commande apologétiques tiennent encore la route, pourtant. Avec Che/L'Argentin on est loin du compte. N'insultons pas toutefois l'avenir proche : Che/Guerilla va, espérons-le, faire mentir les sceptiques. En reparler. En attendant, le combat continue -comme dit la chanson, "Il n'est pas de sauveurs suprêmes, Ni dieu, ni césar, ni tribun".
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