Lettre à France (4)

Publié le par facquet

Voilà quelques années maintenant, le moyen métrage Salam, premier film de Souad El Bouhati (charmante et non moins piquante), nous avait fortement impressionné. Nous attendions donc avec une certaine fébrilité sa venue aux cinémas Les Studio, le vendredi 30 mai dernier, pour la sortie de Française (l'itinéraire de Sofia -née de parents maghrébins- de la Picardie au Maroc, où sa famille s'est installée l'année de ses dix ans. Une idée l'obsède : avoir son bac et rentrer en France. Tout l'y mène). 
Un mot d'emblée : la jeune actrice marseillaise Hafsia Herzi (Sofia) crève à nouveau l'écran (quelques mois après sa prestation dans La Graine et le Mulet d'Abdelletif Kechiche). Son humeur est impétueuse, son caractère capricieux, tour à tour agitée et joviale, taciturne et sombre : elle s'enfuit souvent sur un coup de tête pour s'assoir au pied d'un arbre caressé par une légère brise ; un regard perçant explore l'horizon, occupé à regarder on ne sait quoi -l'avenir ? Il faut la voir attifée comme un ouvrier agricole, un bandana dans les cheveux, chaussée de bottes de sept lieues en caoutchouc, traverser l'écran de long en large d'un pas lourd et décidé, raide comme la justice, telle une Rosetta méditérranéenne, pour se convaincre qu'une actrice hors pair est récemment née. La cinéaste la soumet à une épreuve du corps. Un corps qui tient. Il faut entendre Souad El Bouhati raconter sa première rencontre avec la jeune fille, lestée d'un accent phocéen à couper au couteau... Une année de travail ! Le personnage de Sofia prend-il ses contemporains de haut, avec cynisme et condescendance, comme le suggère un spectateur ? Disons plutôt qu'elle prend de la hauteur (très beau plan que celui où Sofia, juchée sur la terrasse de la maison, observe en silence sa mère et une invitée ergoter sur son cas), ce qui lui donne ce drôle d'air qui lui permet à la fois de respirer un peu (dieu sait qu'elle en a besoin) et de laisser entendre que rien ne lui sera jamais assigné. Française suit, entre autres choses, le parcours d'une jeune fille en train de se construire, au seuil de l'âge adulte. "Je ne suis pas sociologue" lance soudain Souad El Bouhati à un public compréhensif. C'est une figure imposée : le syndrome des "Dossiers de l'écran". Le cinéma (l'art) comme prétexte à des échanges socio-politiques. D'autant que la réalisatrice est d'origine maghrébine : "pain benni" ! Que pensez-vous de l'intégration des immigrés dans notre pays ? Est-ce un choix délibéré de ne pas aborder la question religieuse ? Qui nous dit que les personnages ne prient pas à notre (à votre) insu ? Que vont penser les Marocains de votre film ? Pourquoi avoir choisi de ne donner qu'une vision partielle de Casablanca ? Où au juste vous situez-vous ? Et là, la cinéaste de confier avec malice :"Je me sens plus toulousaine que parisienne". Dans le mille. Rires complices dans la salle. La messe est dite. Souad El Bouhati ne se veut pas une artiste engagée, mais au contraire une artiste spécifique, qui parle non plus au nom des autres, seulement en fonction de ses compétences. Elle reconnaît "préférer la liberté à la nationalité", avant d'ajouter : "Je parle mal l'arabe, et si j'ai des liens affectifs avec le pays de mon père, ma culture est néanmoins française". Et de conclure à ce sujet : "je suis comme tous ceux qui portent en eux l'exil". N'importe ! Qu'on lui fiche la paix : son travail est universel, à l'image de toute création artistique.
Souad El Bouhati  s'arrête ensuite sur ses choix  de mise en scène : des plans statiques en France, puis des plans de plus en plus vifs au Maroc, qui entrent en résonance avec la soif de liberté de Sofia, avec sa volonté tonitruante de trouver sa place, ici ou ailleurs.
Un spectateur souligne l'audace de ses parents: "ils la laissent s'exprimer, libre finalement de ses choix, ils lui permettent en conséquence de devenir adulte". Bien vu. Rien toutefois sur la coupe garçonne de Sofia, à la toute fin du film (elle nous a fait une de ces frousses avec ce rasoir !). Fait-elle sens ? Sans doute aucun. Dans une région qui les veut longs et abondants, mais discrets -une vérité sous le boisseau : l'érotisme bienvenu de la chevelure féminine-, les cheveux à la Jeanne d'Arc de la jouvencelle manifestent une provocation bien peignée. Idem pour l'affiche (sémiotiquement riche) et le titre (provocateur) du film : silence radio. Rien non plus (ou presque) sur la passion que voue notre exilée pour son pays d'origine, celui où elle est née, où elle désire mourir, envers et contre tout et tous. Elle le crie. L'émotion l'emporte lorsqu'elle traduit en arabe quelques vers de Baudelaire (L'Invitation au voyage : Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté ; au hasard...). Sa mère (perçue comme méchante, en cela conforme à une tradition fançaise) la surprend. Passe son chemin. Le lendemain, elle lui rend son passeport français. C'est la plus belle scène du film qui en compte beaucoup. Il aurait dû d'ailleurs s'arrêter là. Souad El Bouhati avoue elle-même avoir longuement hésité. Ceux qui n'ont pas encore vu le film, devraient pouvoir s'en aller une fois la séquence terminée, sans subir les foudres de leurs voisins d'un soir. En reparler. Un mot encore : l'affection débordante de Sofia (la sagesse et le savoir en grec) pour son pays natal ne laisse pas indifférent, même si chaque spectateur, bien sûr, "projette sur l'écran ce qu'il ressent", dixit S.E.B.. Une lecture polysémique est toujours possible. N'empêche ! L 'obstination parfois raisonnée de Sofia -ne pas dépolitiser toutes ses motivations, en particulier son refus affiché des mariages arrangés, par exemple- à vouloir renouer avec le pays de son enfance émeut profondément (la France, ce n'est pas que le colonialisme, sinon seule s'exprime la haine de soi). Le scénario est osé, casse-cou, plein de chausse-trappes. Nous y voyons une bonne claque aux mauvaises odeurs xénophophes, un camouflé cinglant pour ceux qu'irrite le métissage culturel et social, et il serait inhumain à cet égard de rester de marbre face à une déclaration d'amour pareille. On nous aime quelquefois, souvent, soyons donc à la hauteur de ce sentiment, autrement qu'avec des charters. Enfin, d'aucuns regrettent parfois le manque d'attachement à la francité de quelques jeunes gens issus de l'immigration. S.E.B. prend à revers subtilement les esprits chagrins en campant une jeune française d'origine maghrébine frappée du mal du pays (la Fance !). Ce qui semble amuser fortement la cinéaste. En outre, Française appartient bien à une certaine histoire du cinéma national, dans laquelle la langue et les mots sont des personnages à part entière, des acteurs de la mise en scène. Voyez cette séquence où Sofia veut à tout prix écouter les infos à la radio en arabe littéraire, la soeur déblatère, Sofia insiste, puis se fait vertement rabrouer, car personne -à part elle- ne parle cette langue dans la famille. Le parler comme défi et comme enjeu (voir à ce sujet le dernier travail décoiffant de Michel Chion, Le Complexe de Cyrano, la langue parlée dans les films français, 2008). En tout cas, une soirée pas comme les autres. Merci à Souad El Bouhati et aux amis qui ont permis cette rencontre particulière.

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Publié dans pickachu

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