A l'Est rien de nouveau

Publié le par facquet

-Salut.
-Salut
-Je suis sûr que tu peux dans la minute me citer une dizaine de films au moins dont les camps d'extermination nazis sont le principal sujet.
-Un peu mon neveu. je ne saisis cependant pas l'objet de ton injonction, mon ami.
-Attends, je vais sous peu t'expliquer, mais donne-moi au préalable quelques titres de films, comme ça, au débotté.
-Si tu insistes : Nuit et brouillard, Shoah, La Liste de Schindler, La Vie est belle (une bêtise), entre autres ; tu m'agaces à la fin.
-Du calme camarade. Bon. Tu aimes le cinéma, la politique et l'histoire, non ? Connais-tu un film marquant sur le Goulag, l'univers concentrationnaire communiste, de l'Est européen, aux confins de l'Asie ?
-A vrai dire... Tu me prends lâchement de court ; en fait, non. J'ai la mémoire qui flanche ou ces films ne sont pas légion. Mais tu m'ennuies, ou veux-tu en venir, au juste, vieille canaille ?
-Nous vieillissons -comme le temps passe-, les derniers témoins du drame soviétique disparaîssent inéluctablement, aussi... Comment dire ? Le cinéma doit rester intimement lié à l'histoire des hommes, fût-ce sur son versant d'inhumanité. C'est un art du présent. Daney disait que "tout ce qui n'est pas vu à temps ne le sera jamais vraiment". Dont acte.
-Ah ! Je vois, d'accord, tu souhaites qu'un cinéaste audacieux entreprenne dans l'ex-URSS ce que Lanzmann a réussi avec Shoah. Vaste programme comme disait l'autre.
-En gros, c'est à peu près ça. Traquer cet angle mort de l'histoire contemporaine. Sinon, gare au retour du refoulé.
-Bannir la fiction, si je te comprends bien.
-Sans doute pas, mais commencer certainement par la sobre rigueur lanzmannienne me paraît une bonne chose, une sage exigence. Toujours se méfier de la séduction dabolique du mentir-vrai. Ne pas rendre trop tôt l'événement à la fiction. Samuel Fuller le savait bien : en 1980, dans The Big Red One, à la fin de Seconde Guerre mondiale, un soldat américain, fusil en mains, regarde l'intérieur d'un four crématoire ; un regard vers l'impossible représentation de l'Histoire : l'extermination sous toutes ses formes.
-Je vois. Il s'agit de patienter avant de reconstituer ou d'illustrer par la fiction l'univers concentrationnaire soviétique, partant, enquêter et collecter des témoignages, pour tenter de comprendre et de démonter cet "Archipel", tombeau de millions d'êtres humains, en confrontant les récits des victimes et des bourreaux, sans jamais les placer face à face (ce serait aussi obscène qu'inutile) mais en les mettant "en réflexion", par le montage, comme dans Shoah, oui. Je me trompe, mon vieux ?
-Loin de là. Voilà pourquoi le temps presse. L'anti-spectacle demeure la forme la plus pertinente pour reconstituer cette histoire-là, la seule capable de camper aux limites d'une humanité dénaturée. Elle a en effet le "douloureux privilège de nous permettre de comprendre l'impensable dans l'histoire, de dénouer les mémoires, enfin", comme l'a écrit un jour Arnaud Desplechin.
-Un dernier mot : comment expliquer ce trou noir cinématographique ?
-Nous connaissons beaucoup de choses sur cette période, sans en avoir encore vraiment pris conscience. Le film, s'il vient, nous donnera, je l'espère, toutes les clefs, par la force de la mise en scène. Lire Goulag, Une histoire, en attendant, le livre somme d'Anne Applebaum ; sans oublier Koestler, Soljenitsyne, Chalamov, et tant d'autres mémorialistes. Bien entendu.
-Et si ce film existait déjà ?
-Sait-on jamais. Tu serais le premier à m'en parler, n'est-ce pas ?
-Promis.
-Salut
-Salut



La suite très bientôt ?
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Publié dans pickachu

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