Eloïse cherche Abélard

Publié le par facquet

undefined   "C'est fou ce que le monde est beau aujourd'hui"
                               Ives Michaud, philosophe (2003)


La Fabrique des sentiments, le second long métrage de Jean-Marc Moutout, est un des films les plus tristes récemment vus. Eloïse (Elza Zylberstein, dont ne dira jamais assez le plus grand bien) est une femme avenante, douée et élégante, d'une appréciable simplicité. Juste quelqu'un de bien. Elle exerce à Paris la profession de clerc de notaire. Agée de 36 ans, Eloïse n'a toujours pas trouvé l'âme soeur (l'hameçon ?). Le professionnel et l'affectif font chambre à part. Une fois seule : l'ennui l'accable. La voilà embarquée dans un speed-dating sordide, comme ça, pour voir, à l'aveugle : sept femmes, sept hommes, autant de minutes pour séduire... Le résultat n'est guère concluant, loin s'en faut. Tirons les choses au clair.
D'aucuns ont vu en en Eloïse un cas clinique, le symptôme et la victime d'une société hyperindividualiste, consumée par la performance, dans laquelle l'argent et les mondanités l'emportent sur les liens amicaux ou/et amoureux. Un doute nous habite. L'analyse ne convainc pas totalement. Nous y voyons une vue aérienne déshumanisante, une sociologie bon marché, qui font fi d'Eloïse, produit de son époque, réalité culturelle, certes, mais aussi, et surtout, une personnalité unique quelconque, avec son parcours, ses névroses, des émotions individuelles quasi incommunicables ; bref, une singularité noyée dans la multitude, comme tout un chacun. 
On s'attend en outre à une comédie douce-amère à la française, portée par un scénario au cordeau, lestée de bons mots d'auteur à la pelle. Or c'est une descente aux enfers qu'il nous est donné de suivre (exit les bons sentiments préfabriqués). D'où le choc (revoir son court métrage Tout doit disparaître (Grand Prix, festival de Clermont Ferrand 1997) ; le film part paisiblement : à Paris, à potron-minet, des hommes attendent un éventuel emploi journalier dans une agence d'intérim. Le patron leur donne le job du du jour : un déménagement qui se révèle être l'expulsion d'une famille indigente ; déjà, Moutout souffle le chaud, puis le froid). Le film est violent : on n'en sort pas indemne. La fabrique des sentiments est le récit d'une dépression : une neurasthénie évolutive, une décompensation brutale ; un dérèglement existentiel finalement banal : le sol se dérobe sous les pas mal assurés d'une femme belle et brillante (tout pour être heureux comme on dit). L'inconscient affamé ne trie pas ses proies ; tremble bourgeois, la névrose guette (c'est de l'humour, camarade). Rien ne nous est épargné des symptômes du mal : légère emphase, aucune enflure (le talent des acteurs y est pour beaucoup).
Avec La Fabrique des sentiments, Jean-Marc Moutout dresse le portrait déchirant d'une femme en détresse, étreinte, voire étouffé par la mélancolie. Les cinéastes français(es) font ça très bien en ce moment (Idid Cibula, Xavier Giannoli, Christophe Honoré, Anne Le Ny, François Ozon, etc) . Somme toute, la force du film vient moins d'une improblable exemplarité du personnage et de sa pathologie, que de l'habilité avec laquelle le metteur en scène présente sans pathos, par touches impressionnistes, la dérive réversible d'Eloïse.                     of
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Publié dans pickachu

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