Chiche, Abdellatif !
L'Esquive
en 2004 a marqué un tournant dans le cinéma français ; et ce n'est pas peu dire qu'il suscita un choc immédiat d'une rare sincérité. Une émotion
vive et tenace. Nous arrive cette année La Graine et le mulet. Slimane Beiji travaille dans (pour...) un chantier naval. Il est licencié sans ménagement.
La soixantaine usée, séparé de sa femme, il se met en tête d'ouvrir un bateau-restaurant ; autant dire qu'il va ramer. Un projet fou, soutenu et porté par la fille de sa
compagne, Rym (Hafsia Herzi), d'une redoutable énergie, doublée d'un altruisme hors du commun.
On sème, on récolte, on s'entête. Trois ans après L'Esquive : une même puissance artistique, mêlant fougue populaire et audace expérimentale, sans
parti pris plombant, loin de toute illusion démago-populiste. Abdellatif kéchiche va devoir à présent assumer le statut de meilleur cinéaste français de sa génération (il va relever le
défi.-chiche !). Installé en France depuis l'âge de 5 ans, né à Tunis en 1960, il est l'auteur de trois longs métrages : La Faute à Voltaire (2001), Lion d'or du premier long
métrage à la Mostra de Venise, L'Esquive, couronné par quatre Césars, aujourd'hui La Graine et le mulet, prix Louis Delluc 2007, qui récompense le meilleur film
français de l'année (il l'est !).
Son cinéma parlé plus encore que parlant rend bavard, voire discoureur. On en dit des choses à son sujet, et de toutes sortes : un vrai cours de linguistique
comparé par-ci, des choix visuels indexés sur la variété des modes d'élocution par-là, ou encore : un assemblage de tons et de rythmes, rien d'autres que le véritable langage de la société
française. Rien de moins, et la liste n'est pas exhaustive, tant s'en faut. Beaucoup d'exactitude et de justesse là-dedans, c'est indiscutable. Après un tel déluge de compliments et d'hommages
mérités, osons ceci : Vive la Tunisie française et vice versa ! Trois lettres, surtout. Voyons voir.
O comme origine ; héritage plus exactement : Kéchiche marche seul sur les pas de Pialat et Renoir disent les uns, d'autres vont chercher Marcel Pagnol (le choeur
des retraités attablés), quand quelques-uns comparent son travail au cinéma social clanique à la Guédiguian (la fraternité des humbles versus la xénophobie grossière des parvenus), voire à un
sitcom à la française, du genre Plus belle la vie. Tous s'accordent à juger universelles les images de La Graine et le mulet : la dernière demi-heure du film, un
suspense à la Hitchcock ; une fable unanimiste à la Capra (Lady for a day) ; l'exaspération de certaines scènes : un Sergio Leone loquace, donc ; les uns et les autres parlent
d'or. Kéchiche n'est de nulle part : tunisien ici, français là-bas, américain le matin, francilien le soir, un jour chat, l'autre rat, en une heure le tout et son contraire (comme ses
personnages) ; émietté comme tout un chacun, sensible à l'air du temps, porté par le vent, attentif au monde comme il va, acharné à mettre tout ça en forme, armé d'une caméra : un cinéaste, un
artiste (le A), siège d'une subjectivité éparse et fragmentée.
La Graine et le mulet marque aussi une étape extra-artistique : on ne dira plus désormais d'origine maghrébine comme on parle d'un vin d'origine
contrôlée. Pourquoi intégrer quelqu'un toujours/déjà là depuis beau temps ? Mais quoi ? Où a-t-on jamais vu qu'en ses diverses activités et pensées, un individu, cette réalité hétérogène,
contradictoire, polymorphe, ait quelque part des "racines" ? Pourquoi ethniciser un problème social ? Exit le mot intégration. S comme solidarité, fraternité. O.A.S. (de sinistre mémoire) : la
boucle est bouclée.
Pour finir, décernons à Abdellatif Kéchiche le titre de meilleur directeur de casting du pays : Habib Boufares (Slimane, exceptionnel, tout en retenue) et Hafsia
Herzi (Rym), belle comme une fille de prophète, sont les deux plus beaux personnages du cinéma français de ces derniers temps (il avait déjà fait fort avec Sara Forestier). Les plus belles
familles sont parfois celles qu'on se choisit : pour l'amour d'un père d'adoption (Slimane), Rym fait danser son corps jusqu'à l'épuisement (plus soif...), une danse du ventre inoubliable, entre
la transe et le don de soi le plus total, qui frappe à l'estomac. Une reconnaisssance du ventre qui vient du coeur. Ecouter le bagou intarissable, la tchatche virevoltante, de la gamine
déterminée à convaincre sa mère à assister à l'inauguration du restaurant ; voyez le gros plan superbe de ce visage angélique étreint et par l'émotion et par la colère : vous avez là ramassé tout
le talent de l'équipe de La Graine et le mulet. Il faudra nous marcher dessus Brice Boutefeu, ci-devant ministre de je-ne-sais-quoi. Pour une petite bouffe, en revanche,
c'est quand vous voulez, mister Kéchiche ; frère humain. of
PS : au cinéma Les Studio à Tours...
