Mais où est donc passée la douzième cie ?

Publié le par facquet

le-film-la-france.jpgLa vitalité retrouvée du cinéma français saute aux yeux.  La France de Serge Bozon  (2007, prix Jean Vigo),  en est le plus bel exemple. Juste retour des choses pour un honnête homme et un auteur prometteur.
Le cadre : l'Est de la France durant la Première guerre mondiale. Camille (Sylvie Testud, idoine ; Sylvie têtue ), vit à l'arrière front ; elle attend dans la douleur et l'impatience le retour de François, son mari, parti au combat, ; il ne donne plus de nouvelles, ou si peu. Grimée en garçon, camille part à sa recherche. Sur la route, elle croise un bataillon français en déroute, commandée par un lieutenant d'une tendre rigueur (Pascal Gréggory, parfait). Chemin faisant, les poilus l'adoptent petit à petit : camille est du nombre. En avant ! Après moult tribulations, madame retrouve monsieur, , quant à la patrouille, l'errance se poursuit.
Le filme lorgne dans bien des directions. Perd le Nord, se retrouve à l'Ouest. Bozon est avant tout un enfant de Pialat. Celui des sept épisodes de La Maisons des bois, un feuilleton diffusé par l'ORTF en 1971, très au-dessus du niveau habituel du genre par chez nous. Une chronique de la vie dans un village français à l'arrière du front pendant le premier conflit mondial. Un enfant de Pialat, oui, pour le phrasé des acteurs, l'interprétation même, la vérité humaine des détails quotidiens. Les fantassins de l'un semblent tout droit sortis de la fiction de l'autre. Troublant mimétisme. La lumière, le son, la photographie, l'environnment champêtre, tout concorde, ou presque.
Une fraternité d'armes, mais pas uniquement. Des coudoiements familiers et quotidiens nait une profonde fraternité humaine. de la formation, dans l'épreuve et l'adversité, d'une communauté de destin, déferlent des vagues de tendresse fraternelles.
Bozon et Pialat laissent voir là leur attachement à l'espèce humaine. A cet égard, Bozon ne filme pas un groupe indistinct, une troupe homogène, loin s'en faut. Chacun prend et trouve sa place, avec en sus : un rôle à jouer. Une égalité de traitement doublée d'une certaine liberté d'action. Un sacré tour de force de la part d'un jeune cinéaste qui ne manque pas de culot. Une réussite bouleversante. Une maîtrise du portrait saisissante.
Ces hommes sont des déserteurs, pas des planqués. Osons le dire : des résistants. Un trauma les a poussés dans un univers parallèle. Ils sont devenus les vigies d'un monde devenu fou furieux. Serge Bozon est d'une part parvenu à "dépayser" la France, d'autre part à rendre atemporelle cette objection de conscience sans âge face à la folie humaine guerrière. "Le vent se lève, il faut tenter de vivre" a écrit un jour Paul Valéry, et de résister pourrions nous ajouter. Ces soldats sont d'une certaine manière des hommes de résistance, des récalcitrants portés par le courage et une forme de philantropie.
Soudain l'étrange bataillon au protocole indéterminé se métamorphose en petit orchestre sulvestre, chacun extrait de son barda un instrument fait de bric ret de broc, troubadours d'un small band psychédélique. Ils entonnent une pop des sixties ; les chansons sont interprétées en direct en plein champ : une musique apaisante et protectrice, une façon comme une autre de faire le point (c'est cardinal). Le naturalisme redondant d'un certain cinéma français est ainsi dynamité par un détour détonant par Demy, moins dans la tonalité du récit, que dans un même goût du risque, de la rupture, une même audace libre (libertaire ?), loufoque, bizarre aussi, violente parfois. Bozon a sans doute vu Lady Oscar (1979) du cinéaste nantais, où dans la France de 1785, une noble déguisée en homme sillonne le pays en tous sens. Demy, mais pas tout entier, toutefois. La France invente sa propre grammaire, et le fait bien.
Le film a une ambition politique, sans conteste. A sa façon, bien sûr, il dresse un état du social (par les temps qui courent, la vigilence est de rigueur). Il faudrait évoquer ensuite une stupéfiante maîtrise du paysage, du dessin, des couleurs et des lumières, surtout (l'oeuvre de Cécile Bozon, la soeur) ; évoquer aussi l'inspiration poétique, qui fait sa part au fantastique (l'influence de l'Atlantide ?) : nos poilus sur un arbre perchés en pleine nuit ; la nuit, encore, un travelling inspiré au rythme d'un radeau, au clair de lune, une séquence d'une rare beauté et d'une forte intensité. La science du cadre, enfin, laisse pantois.
D'aucuns trouvent cependant le film poussif, voire ennuyeux. Le film moderne n'a pas de destination précise (le thème récurrent de l'errance, voir Rossellini, Antonioni, Wenders, Godard, etc) ; il laisse le spectateur face à une certaine réalité ou face au réel brut, à lui de s'en débrouiller. D'où un certain ennui souvent ressenti. Indispensable, pourtant (sans jamais, néanmoins, tarir le suspense, omniprésent). Axelle Ropert a le mérite à cet égard d'avoir écrit un scénario suffisamment lâche, criblé de trous, où l'air, la terre, l'eau et le feu s'infiltrent allégrement.
Bon, une fois n'est pas coutume : vive La France !                     of
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Publié dans pickachu

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