Un patriote d'autrefois : Moulin (2026) de Laszlo Nemes.

"Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains"
Aragon, Ballade de celui qui chanta dans les supplices.
La sortie sur les écrans mercredi 28 octobre du long métrage Moulin du cinéaste László Nemes, dont une partie de la famille a été assassinée à Auschwitz parce que juive, est l'occasion de passes d'armes à la fois cinéphiliques et politiques dont la France a le secret.
Une discrimination et une hostilité multiséculaires manifestées à l'encontre d'un groupe ethnique, religieux ou racial a repris des forces depuis quelques années dans le monde, et, s'agissant de la France, de la véhémence, pour ne pas dire plus.
Est-ce fortuit si depuis 2024, c'était hier, plus d'une dizaine de longs métrages possèdent comme toile de fond la France de l'occupation (1940-1944) ?

Pour le journaliste Eric Conan, en 1987, dans l'ouvrage écrit avec l'historien Henry Rousseau, Vichy, un passé qui ne passe pas, avance l'hypothèse que ce qui rend le souvenir de l'Occupation si obsédant n'est rien d'autre que notre incapacité à rompre avec cette période. Serge Daney -qui manque tant-, en 1990, dans une critique remarquable du film Uranus de claude Berri, un papier qui suscita bien des controverses, considère qu'aucun deuil digne de ce nom n'ayant été amorcé au lendemain de la Libération, l'esprit malade de la France occupée par les nazis et de son excroissance pétainiste continuera longtemps encore de hanter notre pays, et, qu'en conséquence, nous n'en sommes toujours pas à ce jour totalement libérés. Comment leur donner tort.

Notons que le phénomène n'est pas récent : en 1947 Le Silence de la Mer de Jean Pierre Melville, Nuit et Brouillard en 1956 d'Alain Resnais, la même année La Traversée de Paris de Claude Autan-Lara (Les Patates en 1969), en 1960 Fortunat d'Alex Joffé, Le Jour et l'Heure en 1963 de René Clément (La Bataille du rail et Le Père tranquille en 1946, Jeux Interdits en 1952), Le Vieil homme et l'enfant de Claude Berri en 1966, La grande Vadrouille de Gérard Oury en 1966, Le Chagrin et la Pitié en 1969 de Marcel Ophuls, la même année L'Armée des Ombres de Jean-Pierre Melville, Le Mur de l'Atlantique en 1970 de Marcel Camus, Le 16 au Kerbriant : feuilleton de Michel Wyn diffusé à la télévision en 1972, en 1973 Le Train de Pierre Granier-Deferre, Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974, la même année Les Guichets du Louvre de Michel Mitrani et Les Violons du Bal de Michel Drach, en 1975 Le Vieux fusil de Robert Enrico, la même année Section spéciale de Costa-Gavras (du même : Un Homme de Trop en 1967 et Amen en 2002), Monsieur Klein de Joseph Losey en 1976, la même année Le Jour de Gloire de Jacques Besnard, en 1977 La Septième compagnie au clair de Lune de Robert Lamoureux (le dernier avatar d'une série de trois longs métrages mémorables), Le Dernier Métro de François Truffaut en 1980, en 1981 Les Uns et les Autres de Claude Lelouch, La Passante du Sans-Souci de Jacques Rouffio en 1982, la même année La Guerre d'un seul Homme de Edgardo Cozarinsky, en 1983 Papy fait de la Résistance de Jean-Marie Poiré, Shoah de Claude Lanzmann en 1985, Au revoir les Enfants toujours de Louis Malle en 1988, le documentaire de Marcel Ophuls Hôtel Terminus en 1988, en 1992 le téléfilm Hôtel du Parc de Pierre Beuchot, Pétain de Jean Marbœuf en 1993, la même année L’œil de Vichy de Claude Chabrol (du même : La Ligne de Démarcation en 1966), en 1996 Un Héros très discret de Jacques Audiard, en 1997 Drancy Avenir d'Arnaud des Pallières, la même année Milice, film noir d'Alain Ferrari et Lucie Aubrac de Claude Berri, Monsieur Batignole de Gérard Jugnot en 2002, la même année Laisser-passer de Bertrand Tavernier, en 2003 Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau, la même année Les Égarés d'André Téchiné et Effroyables jardins de Jean Becker, en 2004 93, rue Lauriston de Denys Granier-Deferre, Les Femmes de l'ombre en 2008 de Jean-Paul Salomé, en 2009 L'Armée du Crime de Robert Guédiguian, la même année Liberté de Tony Gatlif, Elle s'appelait Sarah de Gilles Paquet-Brenner et La Rafle de Roselyne Bosch en 2010, Les Hommes libres en 2011 de Ismaël Ferroukhi, Le secret de Pascal Laugier en 2012, Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar en 2014, Suites françaises de Saul Dibb la même année, en 2016 Les Enfants de la Chance de Malik Chibane, sans oublier Un sac de Billes en 2017 de Christian Duguay et la même année Nos Patriotes de Gabriel Le Bomin, tous témoignent, chacun à sa façon, que fréquemment une présence fantomatique taraude douloureusement le cinéma français en la matière. Dans la farce ou le sérieux, un malaise persistant le tourmente intimement, l'occupe viscéralement.

En 2022 le téléfilm Les Enfants des Justes de Fabien Onteniente, la même année Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé, La plus précieuse des Marchandises de Michel Hazanavicius en 2024, Je n'avais que le néant-Shoah par Lanzmann en 2025 de Guillaume Ribot, en 2025 Le choix du Pianiste de Jacques Otmezguine, La Bonne étoile de Pascal Elbé en 2025, la même année La Chambre de Mariana d'Emmanuel Finkiel (Voyages en 1999 et La Douleur en 2017), dernièrement Les Enfants de la Résistance de Christophe Barratier ou Les Rayons et les Ombres (2026) de Xavier Giannoli, La Troisième Nuit en 2026 de Daniel Auteuil, Les Héros du Louvre en 2026 d'Élie Chouraqui, Notre Salut d'Emmanuel Marre sorti le 30 septembre de cette année, et, en ce qui nous regarde ce jour, Moulin de László Nemes, en salle actuellement, ne font pas exception à la règle : le spectre de la France de la Seconde Guerre mondiale plane sans cesse sur notre cinéma. Un mythe errant incoercible.

Précisons que les listes ci-dessus sont loin d'être exhaustives, bien entendu. Un mot également afin de constater que le diptyque d'Antoine Baudry, consacré au Général de Gaulle, fut l'été dernier un fort succès populaire inattendu (pour certains). De surcroît, il faudrait impérativement invoquer la série Un village Français (2009-2017) créée par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé, étrangement ignorée par la critique lorsqu'il s'est agi de rendre compte récemment des films abordant la France de la Seconde Guerre mondiale.
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Venons-en à Moulin de Làszlò Nemes, sorti le 28 octobre dernier, présenté en compétition officielle du Festival de Cannes 2026.
Nous sommes en mai 1943. Après une première partie dans un Lyon labyrinthique (les fameuses traboules de Lugdunum) où se démène Jacques Martel, homme méfiant et traqué, au visage d'une pâleur terreuse inoubliable, se faisant passer pour un décorateur d'intérieur (on pense à L'Armée des Ombres de Jean-Pierre Melville en 1969), Jean Moulin, chef contesté de la Résistance intérieure, trahi par René Hardy, est arrêté par la Gestapo à Caluire-et-Cuire dans la maison du docteur Dugoujon où doit se tenir une réunion avec sept dirigeants de la Résistance, afin de désigner le successeur par intérim à la tête de l'Armée secrète du Général Delestraint, récemment fait prisonnier par les nazis, en attendant une nomination officielle du Général de Gaulle. En compagnie d'autres cadres de la Résistance, Jean Moulin est interné à Lyon à la prison de Montluc. Il est identifié, puis quotidiennement conduit avenue Berthelot au siège de la Gestapo, établi dans les locaux de l'École du service de santé militaire, où il est interrogé et torturé par le chef de la Gestapo de Lyon : Klaus Barbie (Lars Eidinger, remarquable). Jean Moulin est ensuite transféré à la Gestapo de Paris avenue Foch, puis dans la villa du chef de la Gestapo de Paris, Karl Bömelburg, à Neuilly-sur-Seine. Il meurt officiellement à l'âge de 44 ans le 8 juillet 1943 en gare de Metz dans le train qui le déportait à Berlin, où il aurait dû être soigné avant de subir affaibli de nouveaux interrogatoires musclés. Il n'aura pas parlé. Un insoumis. Un vrai : loin des éructeurs de haine sans avenir de notre temps. Daniel Cordier, alias Caracalla, s'en fait l'écho dans son travail d'historien. Secrétaire de Jean Moulin de 1942 à 1943, Alain est son nom de code dans le film, il est interprété par Max Warburton. Cela ne s'invente pas.

Moulin n'est pas une fresque classique, un biopic en bonne et due forme : après une première partie qui met en lumière la lutte clandestine des Résistants de l'ombre, l'action se resserre sur quelques jours, dans un espace réduit, pour un affrontement avec klaus Barbie. Un combat face à la manipulation et la brutalité s'engage, sur une période courte mais terrible. Moulin devient alors un huis clos sans merci, ni échappatoire.

Le film n'a pas eu l'heur de plaire à tout le monde, ce qui est chose normale, et pour tout dire rassurant. Le Monde (L'Immonde disait le Général) juge Moulin guère convainquant, lui reprochant notamment les séquences d'interrogatoires dont les détails historiques sont manquants. Quant à Libération, outre que le quotidien a participé à la curée dont a été victime l'acteur Gilles Lellouche, surnommé bêtement Gilles Lelâche à la sortie du film à Cannes en mai dernier, ce dernier ayant refusé de répondre aux injonctions comminatoires de quelques plumitifs insistants, prêts à fondre sur le Palais d'Hiver -résistants germanopratins pathétiques-, le journal a également blâmé le film pour ses pesanteurs formelles et narratives, le long métrage ne reposant uniquement, d'après le canard, jadis maoïste, que sur la performance intériorisée de l'acteur, dans un article du 17 mai intitulé : « Moulin de Làszlò Nemes, l'heure est brave ». Très fin. Passons. Charlotte Garson, dans un article filandreux des Cahiers du Cinéma du mois d'octobre 2026, s'en prend à ce qui fait l'originalité du cinéma de László Nemes : une conception immersive et sensorialiste de la mise en scène (Le Fils de Saul en 2015), d'où une sur-incarnation qui suscite un film-cerveau solipsiste, au détriment de l'Histoire reléguée à l'espace abstrait du hors-champ. À vos traducteurs. Une confrontation ciselée du crime et de l'humanité estime Étienne Sorin dans Le Figaro du mercredi 28 octobre 2026, qui loue également l'habilité du cinéaste, capable de répondre à des questions esthétiques périlleuses avec une dignité éthique indiscutable. Quoi qu'il en soit, la fidélité historique provoquera toujours des débats interminables.
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Au risque de l'excommunication sociale (au mieux), hasardons tout de même quelques mots sur ce Moulin singulièrement controversé.
Bien que l'expression soit galvaudée à force d'être utilisée à tort et à travers, osons affirmer toute honte bue que Jean Moulin est un saint laïque, Saint Jean Moulin comme Klaus Barbie le lance plein de mépris à la face de celui qui lui résiste, Max. Le film ne dit pas autre chose. C'est ainsi. Dans la deuxième partie du long métrage, nous assistons à la descente aux enfers du chef de la Résistance aux ordres de la France libre, plus exactement nous sommes les témoins tétanisés du chemin de croix d'un des plus illustres des Résistants à l'Allemagne nazie. Comme l'homme de Nazareth, il œuvre pour quelque chose qui le dépasse, « tranche moi la gorge pour la France » dit-il à un des prisonnier qui le rase en prison. Quand les nazis simulent son exécution avec ses frères de combat, Jean Moulin chante à gorge déployée la Marseillaise avec le peu de forces qu'il lui reste. Max fait face aux interrogatoires vicieux, au spectacle insupportable de la torture des siens, à la mort de d'une proche dévorée par des chiens enragée (Colette, interprétée par Hortense Quentin de Gromard), aux supplices que lui inflige la soldatesque nazie, aidée par des auxiliaires français, des traîtres, sans pitié ni miséricorde, à l'image de leurs maîtres, de Klaus Barbie, frustré sexuel et socialement complexé, la bouche pleine d'allusions libidineuses et de ressentiments mal refoulés.

Le jeu intériorisé de Gilles Lellouche campe un Jean Moulin presque imperturbable et digne, persuadé qu'un sacrifice pour une cause supérieure le protège de toute forme de désespoir ou de découragement, même si lors d'une courte sortie dans la cour de la prison de Montluc il glisse furtivement à un ami qu'il croise quelques secondes, « je crois que je ne vais pas tenir », en écho au « Père, pourquoi m'as-tu abandonné ». Il va tenir pourtant. Jean Moulin, ne donnera aucun nom, pas un renseignement sur qui ou quoi que ce soit. Une tombe. A l'opposé de la jactance des mutins de Panurge qui sature les médias et nos rues ces temps-ci -des moulins à paroles sans avenir ni consistance. Max dans sa cellule, très mal en point, trouve cependant les ressorts pour apaiser la souffrance de son voisin d'incarcération, je suis avec toi frère humain, lequel meure dans ses bras au petit matin.

A la différence de La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer, sorti en 2023, dans le Moulin de Laszlo Nemes, l'Histoire n'est pas reléguée à l'espace abstrait du hors champs : dès l'entame du film des images d'archives nous mettent sous les yeux la débâcle et l'exode de mai-juin 1940, l'entrée des Allemands dans Paris le 14 juin, les premiers instants de l'Occupation. Plus tard, Jean Moulin, à Lyon, de retour dans sa planque, assiste dans son immeuble à l'arrestation d'une famille juive par des miliciens français. Nous savons, il sait, donc, ce que résister veut dire. Dans le train qui le déporte vers l'Allemagne, à la toute fin du film, avant de rendre son dernier souffle, le fantôme de la belle comtesse de Forez (Louise Bourgoin, parfaite) vient veiller sur les derniers moments de Max sur Terre, telle une calme madone au sourire apaisant. Mission accomplie.

Aucune complaisance avec la violence ne vient ternir le long métrage, sobre et décent, nulle pornographie sanguinaire ne surgit soudain afin d'illustrer sottement la barbarie nazie, des hors champs, des ordres hurlés, l'écho des coups, des cris lointains, suffisent à l'affaire. Tout est montré et dit puisque majoritairement suggéré intelligemment.

Une scène en particulier souligne le caractère à la fois insensé et délirant du système nazi, lorsque Klaus Barbie force sur un ton comminatoire la comtesse Forez à exécuter quelques pas de danse avec Max, lequel l'encourage à rester droite et à le fixer sans faillir ; rien d'autre que la noblesse d'âme dans l'honneur comme arme ultime face à la barbarie. Un grand film patriote sur un homme à qui nous devons tant. Un amoureux de l'art et des femmes, de la liberté et de son pays.

Moulin tire sa révérence sur des vers d'Aragon récités par Gilles Lellouche, extraits du poème d'Aragon Ballade de celui qui chanta dans les supplices, tiré du recueil La Diane français, dédié aux Résistants Gabriel Péri et Guy Môquet. La voix de l'acteur accompagne des photographies de Jean Moulin et de Klaus Barbie tout au long de leur vie.
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