L'université, la psychanalyse, Pierre Bayard et Alfred Hitchcock : la clé du mystère ?.

Publié le par O.facquet

 

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Pierre Bayard, Le Mystère Vertigo

 

 

Pierre Bayard (descendant du chevalier illustre) est né le 2 décembre 1954. Agrégé de lettres, c'est un ancien élève de l'École normale supérieure (promotion 1974). Pierre Bayard soutient en 1991, à l'Université Paris 8, une thèse de doctorat en littérature intitulée : « Les lectures freudiennes du texte littéraire en France. Problèmes de méthodes », sous la direction de Jean Bellemin-Noël. Il est aujourd'hui professeur émérite de littérature française à l'Université Paris 8 et psychanalyste. Sous œuvre s'inscrit sous la forme d'enquêtes policières, une démarche qui se situe dans la tradition herméneutique. Celle ou celui qui invente un monde paraît être la personne idoine, voire la seule, pour savoir ce qui s'y déroule et pour prescrire comme cela son compte rendu du récit. Est-ce néanmoins si limpide ? Et si ça parlait à sa place ?

 

Et si les Beatles n'étaient pas nés ?

 

Aurais-je été résistant ou bourreau ? (2012), Œdipe n'est pas coupable (2021), Et si les Beatles n'étaient pas nés ? (2022), Aurais-je été sans peur et sans reproche ? (2024), constituent des lectures dont on ne sort pas indemne. Pierre Bayard, dans son travail, avec une originalité et une imagination qui n'ont guère d'équivalents actuellement, pousse le lecteur dans ses retranchements, interroge nos certitudes ossifiées, par ailleurs nous dispense du jargon universitaire parfois rebutant, bien que pour penser la complexité, comme l'a écrit Pierre Bourdieu, il est indispensable de mettre quelquefois la barre un peu haut.

 

Fenêtre sur cour — Wikipédia

 

Et le cinéma dans tout ça ? Nous y venons. Pierre Bayard, armé d'un culot qu'il convient de saluer, dans les habits d'un enquêteur scrupuleux et minutieux, revisite deux œuvres majeures du maître du suspens cinématographique, Alfred Hitchcock, dans deux ouvrages à la fois magistraux et jubilatoires : Hitchcock s'est trompé. « Fenêtre sur cour », contre-enquête en 2023 (un photographe immobilisé chez lui observe ses voisins par la fenêtre et finit par soupçonner l'un deux d'avoir assassiné sa femme, avec Grace Kelly et James Stewart, 1954), et Le Mystère Vertigo en 2026 (Un ancien policier souffrant de vertige est chargé de suivre une femme mystérieuse et développe pour elle une obsession qui l'entraîne dans un engrenage tragique, avec Kim Novak et James Stewart, 1958).

 

Cinq questions pour une reprise : “Fenêtre sur cour”, d'Hitchcock sur Arte

 

Dans les deux cas, il s'agit de reprendre une œuvre célèbre comme s'il s'agissait d'une enquête criminelle afin de montrer, non seulement aux lecteurs, mais également aux spectateurs, critiques et autres universitaires qui sont penchés un jour sur ces deux chefs-d’œuvre du septième art, que la lecture admise est peut-être fausse. Pour trouver la clé de l'énigme, il devient nécessaire de reprendre l'enquête à zéro (des cold case en quelque sorte).

 

Fenêtre sur cour 1954 - Photo et Tableau - Editions Limitées - Achat / Vente

 

Sans trop en dire pour ne pas gâcher la découverte potentielle de ses deux « critiques  policières », disons toutefois que Pierre Bayard encourage le spectateur à devenir un détective amateur, qui ne doit plus se demander : « Quelle est l'explication donnée par le film ? », mais : « Qu'est-ce que j'ai réellement vu ? Que vais-je en déduire ? ». Dit autrement, pour résumer notre propos succinctement, l'auteur nous pousse à se méfier du principal témoin de l'intrigue, peut-être après tout le moins fiable de tous, détenteur d'une vérité sujette à caution. Rien que cela.

 

Sueurs froides - Film (1958) - SensCritique

 

Une révolution copernicienne renversante : la vérité officielle n'est peut-être pas la vérité de ce que nous voyons ou avons vu. Nous pensons avoir compris l'énigme, en fonction de ce que les deux longs métrages nous ont dit et montré. Pierre Bayard vient bousculer nos certitudes, en nous conduisant à se demander pourquoi une résolution alternative de l'affaire ne serait pas après tout envisageable : une lecture sur les films susmentionnés entreprise le plus couramment peut apparaître en définitive comme biaisée. Une autre question sous-tend sa réflexion, laquelle s'ingénie à stimuler avantageusement la nôtre : « N'aurions-nous pas accepter trop facilement, sans trop de résistance, une explication en apparence rationnelle, tout bonnement parce que le film nous pousse à penser de la sorte ? ».

 

Vertigo », copie conforme - La Cinémathèque française

 

Au bout du compte, les ouvrages prennent donc la forme de contre-enquêtes sur notre propre regard de spectateur ; ils s'intéressent à la fabrication d'une vérité par le récit. C'est une expérience rare et époustouflante, même si nous ne sommes pas contraints d'adhérer à l'ensemble des conclusions de l'universitaire. Certains ne supporteront pas de voir la version officielle être contestée, tant ces films devenus cultes, et les conclusions afférentes unanimement acceptées, structurent une cinéphilie parfois ancienne ; d'autres trouveront simplement abracadabrantes les élucubrations extravagantes de l'auteur, d'aucuns joueront le jeu, avec de la bonne volonté, mais sans naïveté excessive, persuadés que les fulgurances de Pierre Bayard vont renforcer l'admiration qu'ils portaient déjà aux deux chefs-d’œuvre du Maître. Il se pourrait même que notre regard devienne ainsi plus affûté, davantage acéré, moins malléable, et que de ce fait, ce qui nous saute aux yeux à l'écran passe désormais par un prisme critique fécond, qu'il fasse prendre de cette manière des distances avec l'histoire racontée sur l'écran, au regard des indécidabilités de lectures induites par toute œuvre.

 

Vertigo », copie conforme - La Cinémathèque française

 

Soit par conviction sincère, soit pour donner des gages à la doxa ambiante dans le milieu universitaire, Pierre Bayard use dans ces ouvrages de l'écriture inclusive qu'il n'est pas interdit de trouver vaine, inutile et excessivement agaçante, pour ne pas dire plus. A ce sujet, puisque Pierre Bayard ne fut pas seulement professeur de lettres à l'université, mais qu'il est également psychanalyste, force est de remarquer que quelques actes manqués ponctuent Le mystère de Vertigo, étant donné que quelques entorses à cette écriture révolutionnaire scandent le cours de ses démonstrations au demeurant brillantes. Au risque d'irriter les gardiens du temple germanopratins qui ont leur rond de serviette sur le service public de l'audiovisuel français.

 

Des classiques surestimés ? "Vertigo" d'Alfred Hitchcock - Cinématraque

 

De surcroît, à l'exception notable de quelques ouvrages, celui de Vincent Despret par exemple, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent en 2015, Pierre Bayard fait l'impasse sur de très nombreux ouvrages riches et variés qui se sont attardés au fil des décennies sur Fenêtre sur Cour et Vertigo, entre autres Alfred Hitchcock de Jean Douchet en 1967, avec comme unique justification qu'ils auraient tous erré dans la même direction concernant l'interprétation ultime que mériteraient ces deux longs métrages. Un manque véniel d'humilité qui surprend de la part d'un universitaire émérite, mais il lui sera cependant beaucoup pardonné.

 

Why People Call Alfred Hitchcock's "Vertigo" the Best Film Ever Made - Casa  Romantica Cultural Center and Gardens

 

Osons en outre ceci en guise de conclusion : il n'est pas interdit d'envisager qu'Alfred Hitchcock, en roublard surdoué, en fourbe invétéré, telle une puissance divine omnisciente et omnipotente, ait anticipé dans la mise en scène polysémique de ses récits, les trouvailles ingénieuses du professeur de lettres. Ce ne serait pas la première chausse-trappe placée par le cinéaste sur le chemin de ceux qui se sont évertués des années durant à percer le secret insondable d'une œuvre inépuisable, les uns et les autres persuadés être parvenus à en découvrir le mystère, là où tant d'autres auraient supposément échoué. C'est pourquoi l'aventure continue. Indéfiniment. Suite au prochain épisode d'une exégèse hitchcockienne intarissable.

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Fenêtre sur cour - Film (1955) - SensCritique

Fenêtre sur cour - Alfred Hitchcock - Tortillapolis

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