On ne fait pas d'Hamlet sans casser des œufs : Hamnet (2025) de C.Zhao.
"C'est surtout cela : sois honnête avec toi-même"
William Shakespeare, Hamlet (Acte 1, scène 3)
Il ne subsiste guère de traces de l'homme Shakespeare. Ce qui offre depuis des siècles un boulevard à la fiction en tous genres et aux spéculations et autres élucubrations plus abracadabrantesques les unes que les autres, pour le meilleur et pour le pire (des conjectures au sujet de son apparence physique, sa sexualité, sa religion, sans oublier des théories marginales laissant entendre que son œuvre aurait été écrite par un autre).

Le long métrage Hamnet de Chloé Zhao, sorti en 2005, est une adaptation du roman éponyme de Maggie O'Farrell publié en 2020. Le film explore de manière fictive le deuil de William et Agnès (parfois orthographiée ou mentionnée sous le nom d'Anne) Shakespeare, après la mort à onze ans de leur fils Hamnet.
Dans l'Angleterre du XVIe siècle, Agnès (Jessie Buckley), au caractère libre, et William Shakespeare (Paul Mescal), un précepteur frustré, forment un coupe soudé. Des tensions apparaissent toutefois dans le couple : William entretient des relations orageuses avec son père ; soutenu par son beau-frère, il quitte alors Stratford-upon-Avon pour Londres pour y mener une vie d'artiste, comme auteur et comédien, ce qui plonge parfois Agnès dans une grande mélancolie face à la solitude, malgré la présence de ses trois enfants (Susanna, puis les jumeaux Hamnet et Judith). A la mort de leur fils, confronté à cette tragédie, chacun fait comme il peut, tente de faire dans la douleur le deuil à sa manière. Cette perte intime et insondable influence la création de l'une des pièces les plus célèbres et célébrées du dramaturge britannique : Hamlet. Hamnet et Hamlet sont en réalité deux formes d'un même nom à l'époque de William Shakespeare. Les registres du XVIe siècle en Angleterre utilise « Hamnet » et « Hamlet » de manière totalement interchangeable.


Il s'agit de réduire au strict minimum la présentation du synopsis du film de Chloé Zhao tant Hamnet (tourné au Pays de Galles) suscite des réactions ô combien contradictoires. D'un côté un enthousiasme ému, de l'autre un ennui gêné devant l'émotion spontanée que le film provoque incontestablement dans la multitude.
Qu'en est-il au bout du compte ? Pour tous et pour chacun sa part de vérité, partielle, donc partiale, comme toujours.
Bottons d'abord en touche à l'aide d'une question : se peut-il qu'un long-métrage soit sauvé, voire racheté par sa dernière demi-heure ? Plus précisément, la première heure et demi n'a-t-elle pas été uniquement tournée pour que la toute fin prenne une dimension si intense ? La plus grande partie du long métrage peut assurément agacer : le panthéisme New Age, le rejet de la transcendance chrétienne au profit d'une osmose avec Gaïa (Agnès est la fille d'une femme des bois, une sorcière ?), un lien bien de notre temps (l'accouchement dans la nature), une touche fantastique surfaite, une reconstitution historique intimidante, les tourments du poète incompris de sa parentèle et qui néglige à son tour sa famille, les affres de l'épouse délaissée qui doit en particulier affronter seule la perte d'un enfant emporté par la peste, la peinture de Johannes Vermeer et de Georges de La Tour pour soulager une mise en scène boursouflée, un brin pompeuse, et par trop démonstrative ou déclamatoire -le visage d'Agnès en gros plan lors de son deuxième accouchement-, l'interprétation surjouée des protagonistes principaux, un défaut de sobriété -le jeu des enfants est bien meilleur dans sa spontanéité-, l'ensemble propose en définitive un parfum de déjà vu qui peut indisposer par son emphase.

Puis il y a cette fameuse dernière partie. Les acteurs cessent de se regarder jouer (et pour cause), la réalisatrice abandonne l'ambition de faire de chaque plan un grand moment inoubliable de cinéma, avec pour résultat une légèreté qui offre un rare moment de grâce cinématographique. C'est pourquoi il ne faut sans doute jamais abandonner un film en cours de route.

A Londres, William Shakespeare répète sa pièce Hamlet. A Startford, la belle-mère d'Agnès, Joan, lui montre une affichette annonçant la prochaine représentation de la pièce, et lui reproche son mariage. Fermement, la jeune femme la remet à sa place. Accompagnée de son frère Bartholomew (Joe Alwyn), elle part pour Londres pour retrouver son mari. Elle découvre les conditions modestes dans lesquelles William vit et crée. Ils partent à sa recherche au théâtre du Globe afin d'assister au passage à la représentation de la première d'Hamlet.


Tout d'abord choquée vivement par l'utilisation du prénom de son défunt fils, Agnès découvrant son époux incarner le spectre du père d'Hamlet, hanté par son fantôme, comprend que la pièce est un hommage à leur enfant perdu. Elle s'effondre en larmes durant la scène entre le père et son fils. William aperçoit son épouse depuis les coulisses, leurs regards se croisent tendrement, et le dramaturge s'écroule à son tour à l'écoute de la pièce qui poursuit son chemin. Les combats à l'épée concrétisent les rêves passés du jeune garçon d'un rôle héroïque. Hamlet expire, Agnès tend la main, imitée par le public, son visage s'éclaire d'un sourire éclatant alors que l'assistance reste interdite devant le drame fictif. Le travail de deuil peut commencer. La séquence au théâtre du Globe, par le montage et la mise en scène, est remarquablement filmée. À couper le souffle, vraiment.
Hamnet met en images une des plus belles catharsis que permet l'art lorsque la souffrance sous toutes ses formes devient insupportable pour qui en est la victime (la tragédie selon Aristote). William panse (pense) ses plaies grâce à la création. Il met des mots, qui apaisent la souffrance psychique, sur ses maux. Agnès, en vivant des émotions par procuration -comme les spectateurs de tout temps et en tous lieux-, par le truchement d'une œuvre d'art, se purge de ses passions et de ses tensions intérieures, avant d'entamer un long parcours chaotique dans le but de porter un jour un regard apaisé, autant que faire se peut, sur un moment cruel de sa vie. Qui y a-t-il de plus terrible en effet que de perdre un enfant ? Une autre douleur est-elle à ce point viscérale ?

D'où que soudain, plongé dans le monde des planches, le jeu des acteurs perd sans coup férir de son maniérisme pour épouser sans peine la purgation théâtrale d'émotions accumulées à en mourir, lors d'un processus cathartique profitable. Force est ici de constater qu'une portion, l'ultime souvent, d'un long métrage, donne parfois sens et peut-être un bien-fondé à ce qui l'a précédé, malgré les imperfections susmentionnées. Somme toute, il faut voir Hamnet de la cinéaste Chloé Zhao, se laisser porter jusqu'au bout -sans compter que la musique est de Max Richter. Sourire au terme de la projection en essuyant une larme, plein de gratitude pour la réalisatrice et William Shakespeare. A vos amours.
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