Intermarché, la publicité, Claude Sautet, son œuvre et Garçon ! en 1983.

"Si j'étais triste ou lâche à la manière dont cet encrier est encrier, la possibilité de la mauvaise foi ne saurait même être conçue".
Jean-Paul Sartre
La découverte à l'adolescence à la télévision ou dans un ciné club municipal d'un classique du cinéma français, Les Choses de la vie (1970), de Claude Sautet, marque l'entrée dans la cinéphilie de nombre d'entre nous. D'où, au moment des bilans, le désir pressant d'évoquer la carrière et l’œuvre d'un cinéaste qui appartient à la petite famille des réalisateurs qui ont donné ses lettres de noblesse au cinéma français ; un cinéaste plus décrié qu'on ne le croit aujourd'hui. Garçon !, sorti en 1983, devait être le prétexte à un hommage tant de fois repoussé. Procrastination, quand tu nous tiens.

Patatras ! La nouvelle publicité de l'enseigne Intermarché, diffusée depuis le dimanche 4 octobre, fait débat. Quel lien avec le cinéaste, direz-vous. A juste titre.
/t:r(TR1dIVIquT)/fit-in/576x2000/filters:format(webp)/medias/ZXlfPmROz9/image/Capture_d__cran_2026_10_07_0950201791359466545-format16by9.png)
La courte vidéo d'à peine une minute et demie, met en scène une famille française des années 1970, réunie pour une agape bien de chez nous, accompagnée par la musique mélancolique de François de Roubaix (un cador parti trop tôt) -du film Dernier Domicile connu de José Giovanni, sorti en 1970, avec Lino Ventura-, avec le slogan : « Il y a des choses qui changent, et d'autres pas. Et c'est tant mieux ». Le petit film, dans sa forme, est un clin d’œil aux films choraux de Claude Sautet des années pompidoulo-giscardiennes. Rien de bien peccamineux après tout, simplement mettre en avant une gamme de produits du terroir qui existe depuis 2025. Las ! Plus rien dans nos contrées n'échappe désormais à la chicane plus ou moins acerbe, quelquefois pour des peccadilles. Partout la polémique fait rage, pour un oui ou pour un non. L'époque apprécie ergoter violemment sur des vétilles.

En l'occurrence, certains se sentent agressés par ce portrait d'une France supposée rance avec trop peu de personnes issues de la diversité et des femmes cantonnées à la cuisine, d'autres, étreints par un vague à l'âme inattendu, se remémorent nostalgiques les repas de famille d'antan -souvenirs d'enfance-, animés et parfois enfumés, ponctués de querelles fugaces et de tendres réconciliations, de sourires joyeux, de rires complices, autour d'une table où trônent un rôti et un gratin, avant l'inévitable promenade familiale pour accélérer la digestion. Les prolégomènes du fascisme. Un mot encore : la publicité de 2024 d'Intermarché, intitulée Histoire d'un amour, chanson de Dalida, qui narre les retrouvailles d'Aurélie et Julien dans un supermarché, à la fois drôle et tendre, filmée par Katia Lewkowicz pour Romance, est un petit chef-d'œuvre, à l'image du Mal-Aimé, un loup, mascotte de l'enseigne pour Noël, qui devient végane pour se faire accepter des autres créatures de la forêt -du bon travail. Sans oublier "L'Amour, l'Amour" en 2017, dans laquelle un client tombe amoureux de la caissière. Irrésistible.

Toute compte fait, un lien existe bel et bien entre le cinéma de Claude Sautet, mort en 2000, et le spot publicitaire mentionné précédemment. Il suffit de lire ou relire les critiques venues des Cahiers du Cinéma des années 1970/1980 pour s'en convaincre, sans pour autant être au bout du compte convaincu par leurs coups de griffes qui ne souffraient pas la contestation. D'où une injustice que le temps rattrape ou rattrapera. Il fait toujours son œuvre.

Au cinéma de Claude Sautet, à partir Des Choses de la vie, en passant par Max et les Ferrailleurs (1971), César et Rosalie (en 1972), Vincent, François, Paul... et les autres (1974), Mado (1976), jusqu'à Une Histoire simple (1978), il fut reproché de n'être qu'un miroir flatteur et paresseux pour une classe moyenne en plein essor qui aima s'y mirer sans trop réfléchir durant ces Trente Glorieuses finissantes. Avec Romy Schneider comme muse -une variété de progressistes n'a aucun goût tout de même.

La même critique trouva pourtant ses deux premiers longs métrages prometteurs, Classe tous risques en 1960 et L'Arme à gauche en 1965. Si le public lui fut régulièrement fidèle -son cinéma resta jusqu'au bout populaire-, Claude Sautet, bien qu'homme de gauche, a subi toute sa carrière les foudres d'une critique aux idées avancées. D'où l'analogie supposée entre certaines séquences de son œuvre et la campagne de publicité récente de l'enseigne française de grande distribution alimentaire. Que reproche-t-on au fond à son cinéma et au clip publicitaire ? Leur esprit franchouillard, osons le dire. Qu'est-ce à dire ? Que les protagonistes des films de Sautet, à l'instar de la famille attablée dans la pub, sont typiquement français, un brin vulgaires, voire ringards, certainement chauvins, et sûrement étroits d'esprit. Le terme franchouillard est un mot péjoratif et familier, faut-il le préciser.

Les contempteurs insoumis de la pub y voient une xénophobie patriarcale rampante, quant aux critiques de cinéma susmentionnés, ils reprochaient aux longs métrages du cinéaste de dresser un portrait cocardier, moisi, phallocrate et petit-bourgeois de la France des années 1970. Force est donc de constater que leurs blâmes entrent à l'heure actuelle en résonance, nonobstant les années qui les séparent. Qu'il nous soit permis, sans prendre parti, car de nos jours c'est en prendre plein la figure, simplement alimenter le débat, de faire remarquer que les griefs précités s'apparentent à leur tour à un mépris de classe en bonne et due forme. Les Choses de la vie accola même au cinéaste une image de conservateur, quand ce n'est pas de réactionnaire, focalisé sur une classe aisée, dans une période où une certaine gauche avait les yeux de Chimène pour l'humanisme maoïste. Aujourd'hui comme hier, la nuance n'est pas toujours la chose la mieux partagée. Il est loisible de ne pas apprécier le cinéma de Claude Sautet sans se perdre dans de telles outrances. Le style du cinéaste se distingue par une attention sensible aux relations humaines, également intimiste et mélancolique, empreinte d'humanisme et de tendresse, où l'essentiel se joue dans les regards silencieux, les non-dits et les fragilités des personnages, le tout porté par une mise en scène sobre et soignée.

A la suite d'Un Mauvais fils (avec Patrick Dewaere et Yves Robert) en 1980 et de Garçon !, le réalisateur ne tourne pas durant presque toutes les années 1980. La mort de Romy Schneider en 1982 l'a énormément affecté. Il revient en 1988 avec Quelques Jours avec toi en 1988, Un Cœur en Hiver en 1992 et Nelly et Monsieur Arnaud en 1995, avec Emmanuelle Béart comme égérie. Et un succès populaire toujours au rendez-vous, malgré les éternelles récriminations qui auront constamment accompagné la sortie de ses films.

Écrire quelques mots sur Garçon ! devait donc être l'occasion d'exprimer une considération sincère pour une œuvre cinématographique qui aura accompagné nos vies. Voir Les Choses de la Vie à 13 ans, quelques années après sa sortie, c'est apprendre brusquement que la vie d'adulte ne sera guère plus réjouissante que notre jeunesse chaotique. Une façon comme une autre de prendre en un soir un sacré coup de vieux.

Pourquoi Garçon ! ? Tout simplement parce qu'il est le seul à être passé à travers les mailles du filet au fil des décennies. Allez savoir pourquoi. Par respect pour Claude Sautet, nous n'en dirons pas grand chose, sauf que Marie Dubois (Marie-Pierre) est une nouvelle fois irréprochable. Un film en forme de sas entre deux cycles de création. Pour le reste, le long métrage est imprégné sans conteste de la pensée sartrienne.


Alex (Ives Montant) est est un ancien danseur de claquettes. Il travaille à présent dans une brasserie parisienne où il officie comme chef de rang. Alex incarne à merveille le garçon de café décrit par Jean-Paul Sartre dans L'Être et le Néant (1943), dont les gestes, la voix, les mouvements et les attitudes semblent par trop précis, exagérément rapides, excessivement mécaniques et appliqués. Alex joue un rôle avec une sorte de méticulosité théâtrale, de manière trop zélée, comme s'il cherchait à coïncider totalement avec sa fonction. De la sorte, il ne travaille pas seulement comme serveur, il cherche à le devenir entièrement, comme si son identité se réduisait à sa profession du moment, laquelle définirait sans restriction ce qu'il est. Alex transforme une fonction sociale, à l'image de ses collègues, en une identité absolue. Sartre aurait dit d'Alex que sa mauvaise foi consiste à se présenter comme une personne déterminée, afin de dissimuler sa liberté. Cette analyse a toutefois une limite de taille : le fait de faire montre dans l'exercice de sa profession d'une application sans faille, ne prouve pas, à lui seul, qu'Alex est de mauvaise foi. Peut-on vivre sans jouer de rôle ?


Si Alex est de mauvaise foi, c'est que dans tous les moments de son existence, il cherche à chaque fois à se confondre avec un rôle : celui de serveur, de l'amoureux, de l'ami, de l'entrepreneur, du séducteur, du père, du collègue, de l'amant quitté, du copain des enfants ; il se fige continuellement dans une identité factice : tout ce qu'il fait, dit, ou vit sonne faux, il frôle régulièrement la manipulation (avec Gloria, Rosy Varte, excellente), rien chez lui ne semble spontané ou sincère. C'est à cet égard ce que lui reproche un soir avec justesse, courage et sagacité son pote et collègue Gilbert, joué par l'excellent Jacques Villeret. Quand il est parmi vous, il donne l'impression d'être ailleurs. D'où que ses interlocuteurs ont le sentiment de parler dans le vide.


Rien ne paraît l'ébranler : son fils qu'il ne voit jamais et qui vit au Canada, Coline (Dominique Laffin, attendrissante, d'une grande justesse dans sa fragilité) et Claire, qui le quittent, la mort d'un proche, il lui suffit de changer de costume, et le spectacle continue. Allons plus avant. C'est l'acteur Yves Montant qui impose cette mauvaise foi, au grand dam de Claude Sautet, dépassé, qui lui laisse la bride sur le cou. Montant, en roue libre, plus cabot que jamais, se contemple gesticulant sur scène, en train de faire la démonstration laborieuse et pathétique de son savoir-faire acquis depuis ses premiers pas dans le septième art et le musical, tout à la fois -le grand âge qui vient ? Sauf que depuis longtemps le public a décroché, puis quitté la salle. Il reste Nicole Garcia (Claire), une grande actrice d'une beauté insolente.
of
