Michel Foucault, le western et Raoul Walsh : Victime du destin (1952).

"Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités"
Voltaire
Raoul Walsh (1887-1980) est l'un des grands cinéastes du siècle passé, l'un des grands réalisateurs du cinéma américain classique, une figure majeure du cinéma d'action hollywoodien d'avant et après-guerre.
Raoul Walsh a entre autres abordé un genre, le western, avec un sens aigu du mouvement, de l'espace et de l'aventure.
L'Ouest n'est pas uniquement pour lui un simple décor, à telle enseigne que son style privilégie le plus souvent la clarté de l'action et l'énergie physique du récit que la contemplation des paysages : c'est tout un monde où s'affrontent la liberté individuelle, la violence, les trajectoires humaines et les exigences civilisationnelles, autrement dit le sens du collectif.

Chez Raoul Walsh cohabitent deux tendances du western américain : d'une part, le récit d'aventure fondé sur le mouvement, l'efficacité, la conquête et l'action, d'autre part : une vision plus pessimiste où la liberté du principal protagoniste se heurte à la violence, au passé et ses fantômes. Louis Skorecki, longtemps critique aux Cahiers du Cinéma et à Libération, dans son ouvrage Raoul Walsh et Moi, publié en 2001, confie que son admiration indéfectible pour le cinéaste peut se résumer à la simplicité de ses longs métrages contre une forme vaine d'intellectualisme, au sentiment comme forme d'intelligence, à l'évidence de la mise en scène. Raoul Walsh ne se regarde donc pas penser, il fait sentir, ressentir, ce qui, déjà, n'est pas rien. Compte surtout l'expérience du spectateur, davantage que les discours sur les films. Les « sentiments sont intelligents » quand ils découlent de l'intimité d'une rencontre entre un film et le spectateur.
La seconde tendance l'emporte dans ces westerns de la fin des années 1940, à tel point qu'ils rejoignent le film noir et sa noirceur tragique : le héros n'est plus obligatoirement celui qui va fonder un ordre nouveau, plus juste, mais celui qui s'efforce vainement de s'extraire d'un monde qui l'a déjà jugé et condamné. Raoul Walsh peut, à cet égard, se montrer aussi sombre qu'Anthony Mann dans La Vallée de la Peur en 1947, un film sombre, ou La Fille du Désert en 1949 (un de ses westerns les plus désenchantés).

Tous les éléments précités sont convoqués dans The Lawless Breed, sorti en 1952, le mouvement (l'action est le moyen par lequel les personnages se révèlent), le groupe (les protagonistes doivent trouver un équilibre entre solidarité et intérêts personnels) et la morale ambiguë de certains protagonistes (le bandit John Hardin Wesley est pour le moins un personnage ambigu). Victime du Destin, la traduction française du titre original, est quelque peu inappropriée. Le film de Raoul Walsh est assurément moins fataliste que ses précédentes réalisations, le principal protagoniste (joué par Rock Hudson), après des années de prison, espère échapper à son destin, et y parviendra. Les hommes sans loi (le titre en anglais) laisse également perplexe.

Nous sommes au tout début du film en 1896, au Texas principalement. John Hardin Wesley, accusé à tort de meurtres, sort de prison après y avoir passé seize longues années loin de sa femme et de son fils. Avant de retrouver les siens et ses pénates, il remet au journal local le manuscrit de son autobiographie, écrite pendant qu'il purgeait sa peine. De nombreuses années auparavant, alors qu'il rêvait de s'installer dans un ranch avec une amie d'enfance qu'il souhaite épouser (c'est surtout un désir du père), Jane Brown, une orpheline adoptée durant la guerre civile américaine (1861-1865) par la famille de John quand ils étaient enfants. A la suite d'une partie de poker ayant mal tournée, John a abattu un homme. Les frères du trépassé rêvent de le venger. Il s'enfonce alors dans une vie de violence et de fuite, de duels mortels, d'affrontements sanglants avec les représentants de l'ordre (le mouvement et l'action), malgré son désir de fonder un foyer et de vivre paisiblement des revenus de son ranch.
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Outre que la première demi-heure du long métrage insiste de façon explicite sur les plaies encore douloureuses de la Guerre de Sécession, avec force remarques, venues d'anciens confédérés, et d'allusions claires qui ne souffrent pas l'équivoque. Il faudrait à cet égard dans les westerns entreprendre l'inventaire des séquelles mises en images de cette fracture nationale aujourd'hui refoulée, de la naissance du genre jusqu'à nos jours.
Le film narre la descente aux enfers d'un jeune homme impétueux, fougueux, à la gâchette facile, qui use de son droit à la légitime violence pour sauver sa peau, avant qu'il n'échappe à la fatalité en campant un mari mature, un père sévère mais juste et respectueux des lois. Les événements imposés par la vie -un père pasteur et , un tempérament impulsif, le désir de gagner vite de l'argent dans des lieux interlopes en jouant au poker), déclenchent un enchaînement de violences duquel il parviendra toutefois à s'extraire.
Surtout, au mitan de Lawless Breed, la mort de sa promise, Jane, en mettant un terme définitif à un commerce amoureux quasi incestueux -John et Jane étaient davantage frère et sœur qu'amants-, ils avaient grandi ensemble, vécu la même enfance, une adolescence similaire, étaient devenus adultes sous le même toit, révèle une volonté moralisatrice du film qui le poursuivra jusqu'à son terme.

C'est dans le tripot où John élimine sa première victime qu'il a fait la connaissance de Rosie McCoy (Julie Adams, parfaite), une entraîneuse futée, conviviale et séduisante, qui est amoureuse de lui. Les pérégrinations de John vont les rapprocher. Rosie va devenir sa femme. Ils vont s'aimer, se montrer solidaires dans l'épreuve qu'est la fuite du supposé bandit, recherché par toutes polices à l'Ouest du Pecos. Rosie, une jeune femme qui a connu enfant la misère dans des ranchs miteux, veut faire de sa vie une aventure tumultueuse et profitable. Mère au foyer mariée à un éleveur de bovins impécunieux sans avenir ne l'enthousiasme guère, et c'est peu dire. Rosie se veut une femme libre qui veut jouir de la vie et de sa jeunesse. D'où quelques frictions avec son époux une fois qu'ils sont installés dans un ranch et qu'elle devient mère de famille.

Sans doute pris dans les rets de la morale de son temps, Raoul Walsh après avoir brossé le portrait d'une jeune femme émancipée, en tout cas qui se définit elle-même comme telle, tout au long de son film, cède devant la force de la doxa dominante. Après avoir incarné une figure féminine rebelle, complexe et indépendante, malgré son travail de femme de saloon, où la féminité est considérée comme immorale ou dangereuse, Rosie devient à la fin du long métrage la parfaite femme au foyer, la mère protectrice et consciencieuse, qui, telle Pénélope, fragile et dépendante des hommes, a attendu patiemment près de sa progéniture le retour de son homme ; elle aura ainsi interprété tous les stéréotypes féminins du western de l'âge classique.

Ces clichés font que la femme respectable, associée à l'espace domestique, s'oppose souvent au sein du genre à la femme jugée immorale. Rosie est sauvée in extremis du danger de la transgression fatale, donc de la mise à l'index sociale. The Lawless Breed se concentre surtout sur le parcours du principal personnage masculin, sur ses combats, ses échecs et ses réussites. La femme est au bout du compte secondaire.

Après seize ans passé à l'ombre, John est libéré. Il prend en main l'éducation de son fils (John Hardin Junior, joué par Race Gentry), en l'empêchant de reproduire ses propres erreurs, et interrompt ainsi la malédiction familiale qui figerait celle-ci dans une violence sans fin : ce qui légitime sournoisement les corrections que son père -un pasteur autoritaire et violent- a infligées à John jusqu'à l'âge adulte ; John corrige à son tour violemment son fils pour son bien. Quant à Rosie, à présent discrète, douce et dévouée à sa famille, elle prend soin de la santé de son époux qui va reprendre les rênes du ranch. Une famille modèle, une mère irréprochable, un père laborieux, honnête et protecteur, un fils bien élevé, respectueux et travailleur, le tout compose l'archétype idéal de la famille américaine de la fin du XIXe siècle, et, osons le dire, des années 1950. Un film foucaldien, dans lequel le pouvoir ne se réduit pas à l'autorité de l'État ou aux lois : il est présent dans l'ensemble des relations sociales et agit sur les comportements, les corps, les savoirs et les manières de penser ou de dominer. Le pouvoir n'est pas nécessairement quelque chose que l'on possède mais quelque chose qui s'exerce : un réseau qui fonctionne dans une société à une époque donnée et la fait fonctionner. Une société qui se singularise plus par ceux qu'elle bannit ou enferme que par ce qu'elle proclame. N'est-ce pas John ? Quoi qu'il en soit, Lawless Breed est un modèle du genre tourné par un grand maître.
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