Le philosophe et le western : Comanche Territory de G.Sherman (1950).

"Un traître peut se trahir lui-même, et faire un bien qu'il n'avait pas en vue"
J.R.R Tolkien
George Sherman est un réalisateur et producteur américain, né en 1908 à New York et mort à Los Angeles en 1991. Il est surtout connu dans l'histoire du septième art pour ses nombreux westerns tournés entre 1937 et 1971. Sa carrière compte une centaine de films, ainsi que de nombreuses réalisations pour la télévision. Son style est associé à une mise en scène efficace, à un cinéma d'aventure et aux récits de la conquête de l'Ouest (le Far West). George Sherman est un artisan de talent estimé, reconnu pour son savoir-faire hollywoodien, en particulier dans le western de série B.

Son œuvre ne repose pas sur une signature visuelle aussi immédiatement reconnaissable que celle de certains de ses contemporains les plus notoires de la période dite classique (John Ford, Howard Hawks, Raoul Walsh ou Anthony Mann), mais sur une solide maîtrise des conventions du genre. L'une des caractéristiques les évidentes de son style est son sens du mouvement, une sorte de poésie du mouvement, dans sa fluidité même. Dès ses premiers westerns, il organise avec précision les déplacements des cavaliers, les chevauchées, les poursuites et les affrontements.

La mise en scène de ses westerns, en l'occurrence Sur le territoire des Comanches (bancal et inégal), sorti en 1950, est classique et fonctionnelle, tout à la fois. Elle est au service de la clarté du récit. Ce qui ne veut pas dire que son style, malgré son efficacité narrative, soit dépourvu d'inventions formelles. Dans ses meilleurs films, et Sur le territoire des Comanches en fait partie -film jugé sévèrement « consternant de platitude » par l'écrivain et critique sud-africain Clive Hirschhorn-, l'organisation de l'espace et la disposition des personnages fournissent aux différentes séquences une forte densité dramatique. Comment parler de platitude face à un territoire à ce point accidenté ?

Le style de George Sherman peut se résumer par quatre qualités incontestables : la fluidité de la mise en scène (son rythme), la maîtrise de l'action (sa lisibilité), la composition collective (la confrontation entre les individus et leur environnement), et l'attention portée à la dimension morale du récit (dans le film susmentionné, il prend la défense des Amérindiens). Sa volonté de nuancer les conflits n'élimine pas toutefois certains stéréotypes de l'époque : le portrait qu'il dresse dans le film des Amérindiens est à cet égard on ne peut plus caricatural, notamment la scène du calumet de la paix.

Jim Bowie (Macdonald Carey, un peu fade), un personnage légendaire (tireur hors pair), missionné par le Président des États-Unis, est envoyé dans les années 1810 en territoire comanche, avec l'aide d'un ex-membre du Congrès, Dan Seeger (Will Geer), dans le but de s'assurer qu'un récent traité passé avec les Amérindiens va bien être respecté par toutes les parties en présence. Il s'agit d'empêcher la reprise des guerres indiennes. Or, de nombreux jeunes colons installés près des richesses enfouies dans le sous-sol du territoire comanche s'impatientent, puis décident un jour d'attaquer les autochtones afin de s'approprier illégalement les gisements d'argent qu'ils convoitent. Un frère et une sœur en viennent même à se déchirer. La situation devient globalement délétère. Si les personnages des westerns sont le plus souvent stéréotypés, dans Comanche Territory, Katie Howard (Maureen O'Hara), n'est pas cantonnée au rôle d'épouse, ni à celui de mère ou de jeune femme à protéger, au contraire, et bien que tenancière de saloon, elle incarne une figure indépendante, une maîtresse-femme flamboyante, crânement à la tête de la banque de la ville reculée de Crooked Tongue, autrement dit une héroïne à part entière de l'action, que le cinéaste hystérise cependant outre mesure, tout en la féminisant opportunément de temps à autre, dans des entreprises de séduction plutôt paresseuses. En outre, la scène où Katie se retrouve coincée sous une table dans son saloon lors d'un pugilat musclé, les coups de pied aux fesses qu'on lui inflige est d'un machisme superflu mais surtout abject.

Le film, de surcroît, respecte scrupuleusement les conventions narratives du genre : un héros pointe son nez (Jim Bowie), il assiste à des conflits qui s'exaspèrent (les colons et les autochtones aux intérêts divergents), puis participent activement à l'affrontement final (les représentants du pouvoir central alliés aux autochtones, versus les jeunes colons ambitieux et séditieux qui convoitent le minerai), avant l'immanquable retour à l'ordre (les Amérindiens recouvrent leurs droits, le pouvoir régalien fait régner la loi, avant un ultime baiser amoureux laborieux). Du travail propre, rigoureux, précis et sans bavure. Tout comme George Sherman se conforme aux grands thèmes du western : les grands espaces et la Frontière, la conquête de l'Ouest (toujours le mouvement), la loi et le désordre (thème dont L'Homme qui tua Liberty Valence de John Ford en 1962 est le parangon, sans oublier la série américaine Deadwood, diffusée de 2004 à 2006, un modèle).

L'espace s'impose néanmoins comme l'élément central de Comanche Territory, en l'occurrence un territoire comanche qui recèle dans son sous-sol des minerais d'argent que souhaiterait exploiter l'État fédéral. Situé au cœur du récit, ce territoire est l'objet de tous les enjeux, le moteur de l'action, une exposition permanente au danger. Le philosophe Régis Debray nous donne une piste pour éclairer ce rapport à l'espace omniprésent dans le film (loin d'être un chef-d’œuvre) de George Sherman, et dans bien des westerns -la fiction sérielle n'est pas en reste, 1883 (2021-2022) est une série de qualité sur la conquête de l'Ouest.

Régis Debray, dans son ouvrage Civilisations. Comment nous sommes devenus Américains, publié en 2017, distingue deux rapport au monde : celui de l'Europe, où les sociétés sont façonnées par l'accumulation des siècles, les héritages culturels, les conflits anciens et les traditions collective, tandis que l'Amérique privilégie l'espace, l'immensité du territoire, les grands espaces, la mobilité et la conquête de nouvelles frontières, lesquelles nourrissent l'imaginaire américain ; le territoire apparaissant comme une promesse d'avenir et de renouvellement, un horizon toujours à atteindre. L'espace et l'avenir l'emportent ainsi sur le passé. Régis Debray nous invite donc à faire une nette distinction entre deux imaginaires de civilisation. L'imaginaire américain repose définitivement sur la mobilité et le futur.
Jean-Michel Valentin, dans Hollywood, le Pentagone et le monde. Les trois acteurs d'une stratégie globale (2010), avance qu'aux États-Unis, l'appréhension du destin national est la matière de différentes traditions cinématographiques américaines. Il indique que le western, récit des origines, fait du septième art un véhicule essentiel de la construction de l'identité nationale du pays. Entre autre chose. L'espace est en effet couramment dans le western, et Comanche Territory (tourné principalement en décor réel) s'en fait l'écho avec vigueur, un enjeu fondamental de pouvoir. Le territoire est autre chose qu'un simple décor pittoresque. Régis Debray parle d'or, donc. Il faut cependant distinguer l'espace géographique comme portion de la surface terrestre façonnée, organisée, habitée et vécue par les sociétés humaine (perspective du philosophe), et le cinéma comme art de l'espace, cher à Éric Rohmer, art de ce qui se déploie à la vue, s'opposant à l'idée que l'essence du septième art serait le montage, comme le pensait André Malraux.
Dans Sur le Territoire des Comanches, le paysage est un territoire à conquérir (l'État, les colons), à défendre (les Amérindiens, les représentants du pouvoir fédéral) ou à traverser (Jim Bowie au début du long métrage). L'espace participe directement aux enjeux du récit, il matérialise les conflits, entre l'expansion américaine (la Frontière), les intérêts économiques et les populations autochtones. Tous défendent des conceptions contradictoires de la terre et de son occupation, dans un mouvement qui annonce un avenir radieux, puisque l'exploitation du sous-sol minier devra profiter à toutes les parties prenantes. Le territoire comme espace profitable ou dramatique est en conséquence très souvent le thème central du genre dans son volet classique (La Caravane vers l'Ouest de James Cruze en 1923, La Piste des Géants de Raoul Walsh en 1930, La Ruée vers l'Ouest Wesley Ruggles en 1931 ou La Conquête de l'Ouest en 1962 de Harry Hathaway, entre autres).
Les longs métrages américains de la conquête spatiale constituent alors sans aucun doute la suite logique du western, quoique Seul sur Mars de Ridley Scott, sorti en 2015, coche toutes les cases : dans un avenir proche les humains envoient des missions scientifiques (des frontiersmen) sur la planète Mars (une nouvelle Frontière). Les paysages du film évoque Monument Valley, un site naturel américain situé à la frontière entre l'Arizona et l'Utah, proche des Four Corners, popularisé par les westerns de John Ford (La Chevauchée fantastique en 1939, à titre d'exemple). Mark Watney (Matt Damon) incarne qui plus est un pionnier impeccable.

Par ailleurs, le parcours cinématographique de George Sherman rappelle que le cinéma classique américain ne se résume pas aux réalisateurs consacrés. Des cinéastes plus confidentiels, qui ont longtemps tourné à l'ombre des grands auteurs, sous les contraintes des mêmes grands studios, ont fait montre eux aussi d'une sensibilité unique, d'une maîtrise du cadre, de son intelligence, et d'une manière singulière d'aborder le genre. Pour mémoire.
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