Points aveugles (cinéma français et terrorismes)

Publié le par O.facquet

Un an, une nuit

 

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Une éternité par les temps qui courent (vite). A telle enseigne qu'ils sont à peu de choses près désormais absents de nos échanges, et quand ils s'invitent, c'est entre les lignes, discrètement, à bas bruit, presque une gêne, quasiment par hasard. Un événement bouscule l'autre, et en avant la musique. Et pourtant, souvenons-nous : le choc, individuel et/ou collectif. L'année 2015 : Charlie Hebdo et le Bataclan. Entre autres. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Pas grand-chose ? Allez savoir. Le cinéma français (un peu espagnol) est toutefois revenu récemment à trois occasions sur ces drames, avec plus ou moins de réussite. Mais ceci est une autre histoire.

REVOIR PARIS | Ciné Cool - Edition 2022, du 20 au 27 août

Le 7 septemmbre 2022 sort sur les écrans français Revoir Paris de Alice Winocour, avec Virginie Efira, Grégoire Colin et Benoît Magimel.

A Paris, Mia, journaliste polyglotte, après avoir dîné avec son compagnon, rentre chez elle en moto sous une pluie battante. Elle fait une pause dans une brasserie pour se mettre à l'abri. Mia est prise dans un attentat. Des terroristes tirent à vue sur le personnel et les clients. Ils mitraillent à tout va et achèvent tout ce qui bouge. Elle en réchappe. Trois mois se passent -chez sa mère à la campagne. Traumatisée, de retour à Paris, Mia ne parvient pas à reprendre le cours de sa vie. Son couple se délite. Partiellement amnésique, elle décide dans la douleur et l'hésitation d'enquêter sur le déroulement de cette funeste soirée, afin surtout de reconstituer son propre parcours. Mia retrouve peu à peu des fragments de souvenirs. Si furtivement nous apercevons l'un des assaillants, jamais il ne sous sera donné de découvrir un visage. En revanche les victimes sont omniprésentes. L'accent est porté sur leurs difficiles, voire impossibles, reconstructions (la résilience, ce mot fourre-tout).  

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A l'automne 2022 sort Novembre de Cédric Jimenez, avec Lyna Khoudri, Anaïs Demoustier, Sandrine Kiberlain, Marine Vacth, Jean Dujardin et Jérémie Renier. Cédric Jimenez est également le réalisateur de Bac Nord, sorti en 2020, un film qui a été certainement un peu trop rapidement rangé dans la catégorie suspecte des films fascisants.

Novembre campe un policier, Fred, qui officie dans un groupe antiterroriste chargé de mettre la main sur les fugitifs islamistes les plus recherchés de France. Lors d'une mission en Grèce, Fred et ses acolytes perdent la trace d'un terroriste. Dix mois plus tard, notre pays est frappé à Paris par une série d'attentats meurtriers. L'équipe anti-terroriste se lance dans une chasse à l'homme de cinq jours afin de retrouver les survivants des membres de trois commandos distincts qui ont perpétré les attaques du 15 novembre dans notre capitale. Les terroristes sont hors champ dans Novembre, à aucun moment il ne nous sont présentés. A peine les victimes. L'opération policière (et ses acteurs) prime.

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Un an, Une nuit de Isaki Lacuesta, avec Noémie Merlant (Céline) et Nahuel Perez Biscayart (Ramon) est sorti sur nos écrans le 3 mai dernier. Un mot au sujet de Noémie Merlant : de sa voix, son regard, sa diction, sa gestuelle, son sourire, ses absences, le tout forme un miracle. Nous n'en n'avons pas fini avec une actrice qui ne se contente pas de bien prendre la lumière, elle la renvoie généreusement. Ce n'est pas si courant.

Un an, une nuit

Le film est l'adaptation cinématographique du livre Paz, amor y Death de Ramon Gonzalez, survivant de l'attaque du Bataclan le 13 novembre 2015. Ce soir de novembre, Céline et Ramon assistent à un concert dans une salle parisienne. Ils réchappent à l'attaque terroriste, mais leur couple ne s'en remettra pas. Quand Céline cherche à oublier tant bien que mal cette nuit cauchemardesque, Ramon, de son côté, ressasse sans cesse les événements qui finissent par radicalement l'obséder, sans jamais parvenir à trouver un sens à l'horreur, donc peu à peu le jeune homme se consume. Nous ne croiserons jamais le regard d'un des terroristes lors de la reconstitution des attaques.

Un an, une nuit

Ces trois films, faussement complexes, donnent le sentiment de tourner en rond, de chercher sans fin leur sujet, de dérouter sans savoir réellement se perdre, de manquer de caractère et de consistance, et s'il est parfois question de fantômes, en particulier dans Revoir Paris et Un an, Une nuit, gageons qu'il en est plusieurs qui hantent ces trois œuvres sans jamais être nommés, des fantômes qui hantent les différents protagonistes qui errent sans réponse après le drame qui a bouleversé puis détruit leur vie : rien d'autre que l'identité et les motivations des tueurs, lesquelles ne sont jamais évoquées (Novembre à cet égard se veut en revanche explicite). Ces points aveugles laissent les récits faire du surplace et figent au passage des individus incapables de mettre des mots et des visages sur leurs maux. Ce qui finit à leur tour par rendre fantomatiques, Céline, Thomas, Ramon, Mia et les autres rescapés. D'où également des happy end factices (Revoir Paris et Un an, Une nuit). Des coups de force scénaristiques.

Revoir Paris », sur Canal+ : Virginie Efira en victime d'un attentat, qui  réapprend à vivre dans la capitale

Il n'est pas fortuit que les trois cinéastes passent sous silence des aspects non négligeables des attentats du 13 novembre. Il faudrait également dire quelques mots sur leurs choix de décontextualiser les attentats mis en scène. Ceci explique sans doute cela. Mia (Virginie Efira) observe de sa fenêtre le personnel municipal, au pied de la statue centrale, nettoyer la place de la République de toutes les offrandes faites aux victimes des attentats. Ils font place nette. L'inconscient du film ?

Des mots tabous ? Une autocensure artistique et intellectuelle ? La peur d'une mise à l'index, d'une excommunication sociale ? Des injonctions sourdes ? Voire une prudence lâche ? Un principe de précaution ? Un terrain miné en tout cas. Les vigies veillent. Mais comment continuer à vivre, à aller de l'avant, quand à ces deux questions essentielles -qui  et pourquoi ?-, un silence obstiné s'impose ? Il faut sans aucun doute craindre le retour prochain du refoulé.

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Publié dans pickachu

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