Dialogues de sourds, Godard, Godard, Godard.... (hélas pour lui)

Jean-Luc Godard
Finalement, Jean-Luc Godard ne sera pas venu au dernier Festival de Cannes présenter son dernier film, en compétition cette année. Ils n'ont vraiment rien à se dire, pire, Saint Jean-Luc ne parle plus le même langage que les festivaliers, inutile en conséquence de se déplacer. Une tour de Babel cinématographique. Chacun est donc resté dans ses pénates et les vaches ont été bien gardées. Faut-il saluer l'ultime geste héroïque d'un artiste maudit brûlant de ses derniers feux ? Maudit, Godard ne l'a jamais été, et tout le ramdam fait ces derniers jours autour de ses vapeurs de jeune diva en sont la preuve. Pro de la com de notre temps, quoi qu'il en dise, son exil helvétique a fait couler plus d'encre et de salive qu'une énième conférence de presse cannoise convenue qui serait peut-être de toute façon passée inaperçue. N'étaient son âge (84 ans) et son œuvre (Histoire(s) du cinéma, en 1998, ce n'est pas rien), Godard mériterait un bon coup de pied dans les fesses, avec un zéro pointé, doublé d'une leçon de morale en bonne et due forme. Autant dire que le génie aux derniers films hermétiques agace, pour ne pas dire plus (nous l'avons tant aimé pourtant, ah ! Bande à part sorti en 1964).

Quentin Tarantino
A l'instar de certains de ses plus fidèles admirateurs, votre serviteur craque. Au risque de passer pour un béotien -au reste, passer un certain âge, ce n'est pas vraiment grave-, osons avouer que son cinéma, depuis l'orée des années 1980, est devenu pour beaucoup impénétrable, malgré toute la bonne volonté du monde (Soigne ta droite en 1987, Nouvelle Vague en 1990, Hélas pour moi en 1993, Éloge de l'amour en 2001, Film socialisme en 2010, entre autres). À telle enseigne que certaines critiques bien chantournées sont plus exaltantes que son travail, la dernière en date : celle de Serge Kaganski, dans Les Inrockuptibles du 21 au 27 mai. Ces critiques offrent toutefois toutes un visage identique : un assujettissement philosophique de l'art, une échappatoire compréhensible, louable même, lestée d'un galimatias sur la grammaire godardienne, figure imposée, tant l'oeuvre à commenter semble insaisissable. Le règne total du métalangage, un symptôme comme un autre de notre époque.
François Truffaut
Ce n'est pas le plus gênant. Jean-Luc Godard semble en effet prendre un plaisir fou à nous voir souffrir devant ses films. Ce qui n'est pas le lot des créateurs contemporains qui souffrent au contraire de voir leurs œuvres au mieux boudées, au pire moquées, le plus souvent. Méprisant Godard ? Un misanthrope venimeux invétéré ? Oui. Et ce n'est pas nouveau. Ce n'est pas d'hier qu'il vomit alentour sa haine protéiforme devant un parterre d'idolâtres tétanisés qui pourtant en redemandent. Godard était le mercredi 21 mai 2014 l'invité de la matinale de France Inter. Plus précisément, il avait répondu quelques jours plus tôt aux questions du journaliste Patrick Cohen soudain bien révérencieux. Un entretien (pauvre). Quel était l'intérêt d'insulter le réalisateur de Pulp Fiction de la sorte ? De traiter Quentin Tarantino de faquin (lui qui vénère Godard) ? De dire et redire que l'oeuvre de Truffaut, somme toute, ne vaut pas grand chose ? Nul besoin d'être grand clerc pour savoir que l'oeuvre entière de Truffaut est restée fidèle à l'esprit de son article fameux publié autrefois dans Les Cahiers du Cinéma Une certaine tendance du cinéma français. Tel Louis-Ferdinand Céline, le vieil antisémite collaborateur des années sombres, qu'il a d'ailleurs cité, reclus à Meudon jusqu'à sa mort, Godard distille le fiel avec un acharnement insupportable depuis son antre suisse. Le mépris. Pour l'avoir rencontré, Chabrol continuait dans les années 2000 de tirer à vue sur le cinéma de la Qualité française, mais avec humour et bonhomie. Et quand il parlait de François, sa voix trahissait une émotion amicale qu'on sentait inextinguible. Quant à Rohmer, sa distinction toute classique le protégeait d'éructations inconvenantes. Pas du tout le genre. Godard, lui, fait sa princesse, en veut à la Terre entière et crache sans retenue à la face de ses contemporains. Il tourne en 3D tout en en disant beaucoup de mal (il faut faire du profond sur du plat), et il va sans dire qu'il est le seul à maîtriser la chose. Le maître a parlé. Il assène son propos. Il assomme son auditoire. En 1973, Truffaut et Godard, fâchés, entretiennent malgré tout un commerce épistolaire. Truffaut lui jette à la figure : « Tu te conduis comme une merde ». Quarante plus tard, rien n'a changé. L'âge ne fait donc rien à l'affaire. Il n'aura pas descendu les marches : un con descendant (génial) en moins. Voir quand même Adieu au langage à sa sortie, rien que pour l'embêter, non ?
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