Rester à sa place (Shoah et série télévisée)

Publié le par O.facquet

 

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Risquons ceci : le cinéma d'horreur dans toute sa démesure serait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une ruse de la raison afin de détourner notre regard de la monstrueuse et insoutenable obscénité de l'univers concentrationnaire nazi. Souvent à bon escient.

Arrêtons-nous un instant sur Holocauste, une mini-série américaine diffusée entre le 16 et le 19 avril 1978 aux États-Unis sur la chaîne NBC. Réalisée par Marvin Chomsky, sur un scénario de Gerald Green, elle est composée de quatre épisodes de 89 à 135 minutes chacun, et évoque l'extermination des Juifs d'Europe à travers l'histoire de deux familles de Berlin, l'une est nazie, l'autre juive. Meryl Streep et James Wood font partie des acteurs principaux de la série.

Si Holocauste est vue par un Américain sur deux, en particulier à New York, par un tiers des Allemands, l'oeuvre suscite toutefois des réactions multiples et souvent antagonistes. Elie Wiesel y voit une banalisation de la Shoah qu'il juge impossible à traduire par le cinéma fictionnelle (à l'instar de Claude Lanzmann), estimant que le drame dépasse toute forme narrative traditionnelle. Le mélodrame occulte l'étendue de l'horreur ainsi que l'héritage qui a péri à dans les centres de mise à mort, rien d'autre qu'une culture annihilée en quelques années (les Juifs ashkénazes). Alain Finkielkraut se montre fortement réticent, tout comme Primo Levi qui émet à son tour de sérieuses réserves. Cependant la série rencontre un véritable succès populaire, malgré les coupures de publicité qui la ponctuent (un soupçon de commercialisation de la Shoah), à telle enseigne qu'elle est récompensée d'un Emmy Award de la meilleure série en 1978 doublé d'un Emmy Award de la meilleure actrice pour Meryl Streep.

 

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« Il y aurait des figurants trop gras, des performances d'acteur, un humanisme à tout crin, des scènes d'action et du mélo. Et l'on compatirait » écrit au sujet du feuilleton Serge Daney dans son célèbre article Le travelling de Kapo, publié à l'automne 1992 dans la quatrième livraison de la revue Trafic, qu'il venait de créer quelque temps avant sa mort (juin 1991). Et d'ajouter : « Certes, la simulation-Holocauste ne butait plus sur l'étrangeté d'une humanité capable de crime contre elle-même, mais elle demeurait obstinément incapable de faire resurgir de cette histoire les êtres singuliers que furent un à un, chacun avec une histoire, un visage et un nom, les Juifs exterminés ». Il parle d'or, lui qui ne sait jamais remis de la première vision de Nuit et brouillard (Alain Resnais, 1955).

Un mot encore. Dans l'épisode trois, La Solution finale (1942-1944), des déportés (rasés de près, de trop près) se déshabillent avant d'entrer calmement dans une chambre à gaz, les mains sur le sexe, tête basse (filmés de près, de trop près), nous sommes à Auschwitz, sous le regard de deux officiers nazis impavides flanqués d'un civil plus tout jeune, interdit et propre sur lui, venu contempler le spectacle. Les portes se ferment, le gaz est lâché. Un des SS encourage l'invité à se rincer l'oeil, il hésite, puis s'exécute, avant de prononcer ses quelques mots : « Fantastique, c'est fantastique, incroyable ». La boucherie industrielle semble le combler. C'est infime, mais une émotion fugace (laquelle ?) parcoure le visage figé du moins âgé des deux nazis.                                                                                        

Allons-nous voir à notre tour ce qu'il vient de regarder ? Vont-ils oser ? Non. La caméra ne franchit pas la porte de la chambre à gaz, où elle serait dé-placée, comme le spectateur. Critiquable, Holocauste ne sera donc pas immorale. L'invité satisfait sa pulsion scopique et partiellement la nôtre par procuration. Et c'est tant mieux. Il est bon de résister à ses instincts, entre autres lorsque la télé-hollywoodienne nous y encourage sans penser à mal (voir l'insupportable téléfilm américain de Jack Gold Les Rescapés de Sobibor, diffusé en 1987, une même esthétisation consensuelle urticante). Marvin Chomsky sait jusqu'où il ne faut pas aller trop loin, au risque de se perdre, et nous avec, « un travelling est une affaire de morale » (Godard). Revenir au montage génial de Nuit et Brouillard, à la sobre et patiente intelligence de Shoah (Lanzmann, 1985), et regarder un bon film d'horreur, un classique du genre par exemple (chez Carpenter ?), une catharsis comme une autre, pour mieux, demain, affronter le pire, jamais sûr, même si l'Histoire est tragique.

 

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Publié dans pickachu