Que je t'aime ! Loving de J.Nichols : un cinéma de l'effraction

Publié le par O.facquet

 

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Dans l'obscurité les peaux n'ont plus de couleur. Seul subsiste l'éternel contact de deux épidermes. Mildred et Richard s'aiment. Comme une évidence inébranlable. Le film débute par une effraction tout en douceur -il en sera toujours ainsi. Il fait nuit, tout est paisible, assis l'un à côté de l'autre, deux amants se frôlent, nul besoin de grands discours pour sentir qu'ils se sont trouvés. Définitivement. Et ils seront bientôt parents. Loving (tiré de faits réels) restera comme une des plus belles histoires d'amour jamais filmées. Certes le contexte historique hystérise quelque peu les choses. Elle est noire. Il est blanc. Ils se marient. Dans l'État de Virginie aux États-Unis d'Amérique dans les années 1950 on ne plaisante pas avec ça. Le racisme a pignon sur rue. Force est toutefois de constater que ce brouillard d'époque embarrasse le réalisateur Jeff Nichols -réalisateur de Shotgun stories en 2007, Take shelter en 2011, Mud en 2012 ou Midnight special en 2016. Ce ne sont pas les meilleurs moments de Loving (les juges, la prison, les avocats, jusqu'à la Cour suprême). Tant mieux. Souvent la grande histoire empiète sur la petite, au point de faire peser sur le film une chape de plomb étouffante. Sans la négliger pour autant, la grande histoire sert principalement ici de toile de fond  à une passion sans effusion mélodramatique superfétatoire, appelée cependant à devenir édifiante. À cet égard, c'est la simplicité même d'un amour partagé et sans histoire qui rend la bêtise ségrégationniste insupportable. Davantage que les arguties juridiques et autres plaidoiries hautes en couleur qui polluent de nombreux films et bien des séries télévisées à succès. Quand la décision de la Cour suprême des États-Unis est annoncée par téléphone à Mildred, elle raccroche, sort sur le perron et regarde avec tendresse son homme jouer avec leurs trois enfants métissés. Une victoire qui allait de soi. Un plan qui disqualifie le racisme et ses nombreux avatars. Un argument imparable. Loving est un film engagé, pas une oeuvre politique. Un choix de mise en scène qui donne toute sa force au film.

 

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Jeff Nichols a lu la Bible et Rousseau. Comme tous les libéraux américains. Mildred et Richard sont chassés du paradis alors qu'ils ne pensaient pas à mal. Le jeu de Joël Edgerton est impeccable. Il ne comprend pas au fond ce qu'on leur veut. Ils sont faits l'un pour l'autre, ils entretiennent avec leurs proches des relations apaisées. Point barre. Jusqu'au jour où une instance supérieure leur apprend qu'ils existent des races inconciliables. Ils tombent de haut. La chute. Ce qui est plus douloureux que de tomber amoureux (encore que). Les regards de Richard, sa démarche, sa spontanéité, son phrasé, sa gentillesse, une forme de douceur aussi, quoique un brin bourru quand Mildred est plus avenante, illustrent sans emphase cette simplicité naturelle qui le portent. Quand il sort de prison, le soleil l'éblouit : il va falloir faire désormais avec le réel, jusque-là hors champ, voire tenu à distance, tant bien que mal. Mildred, parce que noire, sent sans doute de façon plus exacerbée encore les enjeux de l'injustice imposée au couple. Une binôme démocratique : tout se décide à deux sans violence, au détour souvent d'un regard complice silencieux, d'un mot susurré, ces gens-là se comprennent sans beaucoup parler. Elle engage le bras de fer avec la justice de son pays, avec l'aide d'avocats antiracistes (Bernie Cohen) : les Kennedy boys. Elle aura gain de cause. Les intrusions dans son couple sont toutefois rares et contrôlés (famille, amis, voisins, médias, avocats, etc). Rien ne vient parasiter un lien indéfectible. Un don du ciel, bien que l'on parle très rarement de religion chez les Loving -les bien nommés. A l'instar de sa moitié, Mildred est une taiseuse. Quand on vit un tel amour, tout se passe de commentaires. Ceux qui les approchent doivent s'y faire, tout comme le spectateur. Il s'agit de se contenter de quelques regards bavards, et quels regards. C'est peut-être un détail pour nous mais pour eux cela veut dire beaucoup.

 

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Mildred tient à vivre à la campagne avec les siens. Le jardin d'Éden. Le bonheur est dans le pré. Quand ils s'installent un temps à Washington Mildred fixe quelques secondes un arbre étique entouré de quelques brins d'herbes épars. Un plan curieux. Tout est dit une nouvelle fois. C'est du cinéma, pas de la littérature. L'Amérique rurale est filmée juste comme il faut. Nous n'assistons jamais à un défilé gratuit de belles images sorties d'une revue papier glacé. L'environnement est uniquement l'écho naturel des sentiments irréfléchis qui lient cette famille (la Virginie sous la neige c'est renversant).

Un mot encore. Jeff Nichols maîtrise l'art du montage. Le cinéma est un art du mouvement et de la maîtrise du temps. La tension qui gagne petit à petit le film, sans à-coup tape-à-l'oeil, sans les figures imposées traditionnelles du genre, est une des nombreuses réussites de Loving, somme toute un grand film.

 

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Publié dans pickachu