Esprit es-tu las ?

Publié le par O.facquet

 

Afficher l'image d'origine Maureen (Karen Stewart)

Olivier Assayas (L'eau froide en 1994, Irma Vep en 1996, Fin août, début septembre en 1998, Les destinées sentimentales en 2000, Boarding Gate en 2007, L'Heure d'été en 2008, Carlos en 2010, Sils Maria en 2014) fait partie de ses rares cinéastes dont le nouveau film est attendu avec impatience. Personal Shopper, le dernier en date, est un bon cru. Il a obtenu le Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes, un honneur pour un auteur issu de la famille des Cahiers du Cinéma, et s'il avait obtenu la Palme d'Or, le cinéaste n'aurait volé personne, Ken Loach par exemple, et son prévisible I, Daniel Blake, lacrymale mais attachant au bout du compte.

Maureen (Karen Stewart, parfaite) est une jeune américaine dans la vingtaine installée à Paris. Elle gagne sa vie en s'occupant de la garde-robe -personal shopper- d'une people mondialisée qu'elle ne voit jamais. Elle exerce avec rigueur mais sans enthousiasme une activité qui lui permet de payer son séjour en France. Maureen est médium et souffre d'une déficience cardiaque congénitale. Son frère jumeau en est mort. Il dialoguait également avec l'au-delà (c'est en tout cas ce qu'on nous dit), tout en pratiquant l'ébénisterie. Maureen se rend fréquemment dans la maison où son jumeau a vécu avec sa compagne. Elle tente à plusieurs reprises d'entrer en communication avec lui afin d'entamer son deuil.

Des bruits étranges et autres apparitions spectrales fugaces se manifestent. Jusqu'au jour où d'étranges messages anonymes lui parviennent sur son portable alors qu'elle est en partance pour Londres dans l'exercice de son métier. Le phénomène se poursuit une fois la jeune femme rentrée à Paris. L'inconnu lui donne rendez-vous dans un hôtel. Nous n'en saurons pas davantage. Nous sommes cependant la proie de quelques fausses pistes. Un film fantastique disent les médias ? A voir. Entre autres choses. Assayas maîtrise comme d'habitude les genres qu'il explore : il excelle à les subvertir. Les fantômes dans Personal Shopper foutent la trouille, sans aucun doute. Il est aussi possible à son sujet de parler d'un thriller psychologique. Voyons voir.

 

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Maureen n'est pas une jeune personne épanouie, elle porte ses névroses en bandoulière, elle transpire le mal-être, une obsession la guide : ne donner prise à aucune forme de désir. Une démarche adolescente chaloupée, des vêtements désexualisés, l'érotisme : voilà l'ennemi. Maureen ne parvient pas à se défaire de son costume empesé, elle se corsète, s'oblige à une stricte raideur. Un renoncement sexuel lourd de conséquences. Un boyfriend tenu à distance, qu'elle finit par rejoindre sans le trouver. Du virtuel, beaucoup de virtuel. Des appels téléphoniques à répétition, des conversation via internet, surtout. Elle se donne du plaisir, seule, sur le lit de son employeur, affublée de sa toilette, coiffée comme un modèle, sexy à souhait, ô combien désirable. Mademoiselle est superbe. Aime-t-elle également les femmes ? Exclusivement ? Est-ce un fantasme mal assumé ?  De quoi ce qui apparaît comme un déguisement d'un soir est-il le nom ? Que cache-t-elle en définitive derrière son allure virile quotidienne ?  Demander à un expert en la matière.

Et si les apparitions surnaturelles qui la troublent n'étaient finalement que la manifestation d'un refoulé qui revient sans crier gare ? Une hypothèse lancée comme ça, au débotté : Maureen dialoguerait plus avec son inconscient qu'avec l'au-delà. Viendrait ainsi en plein milieu de l'image ce qui confronte Maureen à sa solitude et à son impasse. Un passé qui ne passe pas, dont le deuil n'est peut-être qu'un épisode, le maillon d'une longue chaîne qui l'emprisonne -l'empoisonne. Faut-il parler de forclusion, c'est-à-dire d'un retour hallucinatoire dans le réel de ce qui ne s'est jamais inscrit symboliquement ? Ce n'est pas un film à thèses. Il n'a pas pour fonction de lever peu à peu des choses « refoulées » par le personnage. Une ambition didactique qui alourdirait le propos et le dépouillerait de ce mystère fécond qui donne toute sa force au film. Personal Shopper laisse le spectateur seul avec ses incertitudes (et ses propres fantômes), sans lesquelles l'art n'aurait -presque- aucun attrait. La rencontre de Maureen et de l'image endeuillée de son désir pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Et c'est tant mieux. Un film fantastique est toujours une écriture poétique de l'inconscient. Gardez le mystère, dit-on, il vous gardera. Personal Shopper : une réconciliation automnale (éphémère?) avec le cinéma du moment. En attendant l'hiver.

 

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Publié dans pickachu