Treize à table (un accusé encombrant)

Vous fuyez une salle encore sombre, les larmes aux yeux, ému, bouleversé comme rarement. Ne rencontrer personne, ne rien dire. Pour l'instant. Les heures
passent. Et un film, soudain, oui, par la force de son propos et sa mise en forme, suscite l'envie d'en parler alentour, au risque désormais de soualer son monde ; en résulte surtout un
irrépressible besoin de cerner mieux les origines d'une émotion a priori indéfinisable, tout sauf fortuite, au bout du compte.
Trève d'épanchement lacrymal : 12, du Russe Nikita Mikhalkov, un remake plutôt réussi, malgré quelques lourdeurs (l'oiseau), de Douze
hommes en colère, de Sidney Lumet, avec Henry Fonda (génial as usual), une adaptation cinématographique de la pièce télévisuelle de Reginald Rose, mise en scène par
F.Schaffer.
Un jeune Tchétchène est accusé d'un meurtre. Douze jurés se retranchent dans un gymnase pour délibérer. Sa culpabilité semble indiscutable, sa condamnation une
formalité. Tout bascule lors des premiers échanges. L'un d'entre eux l'estime innocent. Or l'unanimité des membres du jury est requise. Une suite de joutes verbales commence.
Soit un échantillon humain au départ presque monolithique, un groupe en fusion pressé d'en finir, disposé au lynchage. Eternelle lâcheté des groupes. Toujours à la
recherche d'un bouc émissaire pour se souder mieux, lieux de toutes les injustices, de moult renoncements, de bien des crimes. Survient l'implosion provoquée par le juré
dubitatif.
A l'arrivée, pas de poster sociologique rassurant pour psychorigide ébranlé, seulement douze trajectoires singulières, qui disent en creux l'Histoire
de la Russie d'hier et d'aujourd'hui, au passage celle de l'Europe, entres autres choses. Au final un acquittement ambigu.
Prenons dans 12 ce qui fait qu'on a encore envie faire de la "critique de cinéma". Voyez ces quelques scènes superbement campées par
douzes acteurs carrément shakespeariens, osons-ceci : grandioses. On les soupçonne les premiers temps d'être banalement médiocres, ils se révèlent parfois héroïques, des héros du
quotidien. Ce qui n'est pas rien. Avec ce paradoxe : c'est la force du film de Milkhalkov d'éviter le piège du manichéisme soporifique (tous des pourris !) qui séduit tant les inconditionnels du
cinéma démonstratif militant (suivez mon regard), de donner de l'épaisseur à chacun, en conséquence de les rendre "intéressants". Mettre en scène des personnages consiste à leur donner
une chance, au moins une, c'est une morale élémentaire.
Ce que Sartre appelait la "pierre des idées" est ainsi pulvérisée. Les certitudes se sont dissoutes. Face à une argumentation figée, une langue de
bois, une question déroutante, inattendue, peut tout changer. Un peu de candeur feinte, un mot de trop ou avalé, un lapsus agaçant, et le mouvement à nouveau déplace des lignes qu'on pensait
intangibles, ces lignes susceptibles de pervertir les libres subjectivités. La fiction rachète les personages, quels qu'ils soient. La plus grande prudence est donc de mise. Nikita Mikhalkov,
pourtant ami de Poutine, orthodoxe et patriote inflexible, se montre en somme dans 12 d'une habilité, d'une subtilité, et, disons-le, d'une humanité exemplaires. Un
choc.
of, à bientôt, à pas lents. Vivre fatigue.