Mon bourreau s'appelle Maurice
Il fut un temps où un vieux baroudeur d'extrême droite trouvait bien du charme à l'Algérie et aux Algériens. Même musulmans. Un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Et pour cause. Celui de l'Algérie française. Dernier lambeau d'un Empire colonial parti en capilotade. Le trois juillet 1962 marque l'indépendance de l'Algérie. Fin d'une sale séquence historique. Aujourd'hui, le chapitre trois des manuels d'histoire des élèves de terminale de notre pays s'intitule L'historien et les mémoires de la guerre d'Algérie (une guerre, oui, d'indépendance, une guerre juste, mais sale, comme tous les conflits armés). Un texte liminaire précise, à peu près dans ces termes, que le travail des historiens est à la fois compliqué et plus que jamais nécessaire. Le rédacteur parle d'or.

Depuis quelques jours, Ici on noie des Algériens, de Yasmina Adi, sorti l'an passé, est enfin disponible en DVD. Le 17 octobre 1961, à l'appel du Front de Libération Nationale (F.L.N.), des milliers de manifestants maghrébins venus de Paris et de toute l'Ile-de-France, défilent dans le calme dans la capitale contre le couvre-feu qui leur est imposé et pour l'indépendance de leur pays. Les forces de l'ordre, dans le plus grand désordre, réprime sauvagement cette manifestation pacifique. Des centaines de manifestants sont massacrés : noyés dans la Seine, tabassés à mort, retrouvés à la morgue, certains corps seront identifiés ou non, au fil des jours et des semaines, dans la région parisienne. Quatre mois après le massacre d'octobre 1961, une manifestation pour la paix en Algérie et contre les crimes de l'O.A.S., interdite par la préfecture de Paris, est violemment réprimée. La police donne l'assaut jusqu'à la station du métro Charonne dont les portes sont fermées. Les matraques s'en donnent à coeur joie. Bilan : sept morts. Le préfet s'appelle Maurice Papon. Les manifestants du 17 octobre1961 et du 8 février 1962 ne l'oublieront pas. Ce qui n'est pas le cas de la république gaullo-giscardienne qui en fera un ministre. En mai 1968 il n'est plus préfet. On imagine le pire. Son successeur penche à gauche. Sa gestion du conflit fut sans doute aucun plus adroite. Son nom : Maurice Grimaud. Le 2 avril 1998, Maurice Papon, flanqué de sa Légion d'honneur, est reconnu coupable de complicité de crimes contre l'humanité et condamné à dix ans de réclusion criminelle. Secrétaire générale de la préfecture de Gironde, il a supervisé l'arrestation et la déportation de nombreux Juifs de Bordeaux entre 1942 et 1944. Il séjourne aujourd'hui en enfer.

Yasmina Adi, avec Ici on noie des Algériens, met au jour une vérité toujours taboue. Le film retrace méticuleusement les étapes du drame, révèle la stratégie et les méthodes mises en place au plus haut niveau de l'Etat : opinion publique manipulée, information verrouillée, récusation de toutes les accusations. Avec un objectif : empêcher l'enquête. Yasmina Adi l'a menée. Le film est un brulôt, un travail d'historien digne de ce non, une pièce à charge contre le colonialisme finissant made in france, un hommage rendu aux victimes, comme aux familles et aux amis des suppliciés, pour leur sagesse et leur souffrance tant d'années durant. Le film souffre toutefois d'un manque d'originalité, d'une carence de personnalité compréhensible, prisonnier qu'il est des canons télévisuels du genre (le documentaire, pour faire vite), dans la succession répétitive et systématique de témoignages et d'archives inédites, un procédé ennuyeux, voire inutile, à la longue. Un mot encore. Reconnaissons deux mérites, et pas des moindres, au travail de Yasmina Adi. S'être attaqué à un sujet particulièrement délicat, d'une part, d'autre part : avoir osé mettre en images pour la première fois un événement trop longtemps refoulé, au risque de gêner le nécessaire travail de mémoire sur la guerre d'Algérie. D'où le choix de la cinéaste de privilégier le fond au détriment de la forme. Ne pas la blamer, donc. Toutes choses égales, Rithy Panh n'aurait pas tourné en 2002 S21, la machine de mort khmère rouge sans La déchirure de Roland Joffé en 1984 ; plus précisément, son film n'aurait pas été reçu de la même façon. C'est une hypothèse. Yasmina Ida a toute une vie devant elle et bien du talent pour remettre un jour, si elle le souhaite, l'ouvrage sur le métier. Nous serons là. Enfin, récemment, François Hollande, dans un bref communiqué, a écrit ces mots : "Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes." No comment.
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