Embrasez qui vous voulez

La gravité est le bonheur des imbéciles
Montesquieu
Je suis sûr qu'il y a plus d'humanité dans l'oeil d'un chien quand
il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue
son oeil
Pierre Desproges
Eviter un écueil : l’hétéro fort de sa prétendue normalité qui se penche sur le problème homo via le septième art, armé de toute la bonne volonté du monde. Les invisibles de Sébastien Lifshitz valent bien mieux que ça. Se tenir à la hauteur du film et de ses protagonistes, donc. Un défi : ne pas les prendre de haut. Une marque de respect. Point barre. Ne pas trop en faire. Pierre, Yann, Catherine, ou Elisabeth, pour ne citer qu’eux : des hommes et des femmes nés dans les années trente du siècle dernier. Homosexuels et bisexuels. Leurs vies : jalonnées de joies et de peines. Comme tout un chacun. Encore que. Ils ont choisi de vivre leur sexualité au grand jour, à une époque où ils étaient légion à poser un regard au mieux suspicieux, au pire haineux sur l’homosexualité. Les éructations récentes laissent entendre que rien n’est gagné de ce côté-là. Rester vigilent. Ils racontent grands et petits événements d’une existence particulière. Oui, particulière. Ils n’ont aucun point en commun sinon celui d’être homosexuels. Chaque histoire est singulière. Ne pas occulter toutefois la différence. La nier, c’est risquer l’indifférence, comme le démocrate bien typé jadis par Sartre. A cet égard, sont-ils si invisibles que cela nos retraités ? Ô que non ! Leurs parcours en témoignent : pour vivre heureux, ne pas se cacher. A les voir, ils s’habitueront. Une façon comme une autre de s’inventer une liberté. Différents et visibles en conséquence. Accepter l’altérité, faire de cette acceptation un impératif, un juste milieu entre la fureur revendicative complaisante et les bons sentiments chics, là précisément se situent la force et la beauté joyeuse du film de Lifshitz. Beaucoup se sont habitués à leur présence. Le film ne se veut pas misérabiliste. Sans minorer les blessures, bien ou mal cicatrisées, leurs témoignages font montre d’une allégresse, d’une joie de vivre communicative. Petit à petit le spectateur s'attache à ces couples. L'attention tendre et patiente dont monsieur fait preuve à l'égard de son compagnon, l'affection pudique que madame voue à sa compagne, laissent sans voix. Parfois rendent bavard.

Les Invisibles n’est pas un documentaire sentencieux plombé par un esprit de sérieux pessimiste et vaniteux -bien vain. Lifshitz refuse cette redoutable équation, artifice dont usent certains cinéastes afin de prouver à quel point ils pensent avec philosophie le monde et ses malheurs. Il ne prend pas des airs de singe savant abordant avec componction un sujet de société délicat. Pas de vérités définitives assénées. Les acteurs d’un jour sont à l’image de ce choix artistique et moral. Ils sont mus par un principe de plaisir. Tout sauf geignards. Aucun ne prend des airs de chien battu avant le coup de bâton. Pas de mines tristes. De visages fermés, déformés par la haine, le ressentiment ou les regrets. Place à l’ambiguïté, à la profondeur, à la sinuosité, à l’ironie, à la distance, à la dimension charnelle du présent. Rien que des corps soumis au mouvement même de la vie. Un peu de folie, beaucoup d’humour, de la poésie, du savoir, de la sagesse, et le plus de bonheur possible. Certains ont reproché au cinéaste cet aspect trop lisse du film. Tant pis. Beaucoup d’images se sont gravées en nous. Ce n’est pas si courant. Comme l’a écrit un jour Serge Daney, « la meilleure réponse au terrorisme n’est pas la vertu, mais le non renoncement au plaisir ». Le lâcher-prise et les débordements du film (lumineux, le plein air, la mer, la ville et la campagne ensoleillées) nous vont droit au cœur, nous font penser avec lui, mieux qu’un sermon militant stérile. De l’allégresse, encore et toujours. Marions-les, et que la danse soit belle ! Amen...
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