Harcèlement textuel (l'emploi du temps)

Le samedi 4 octobre 2008, le quotidien Libération nous apprend que le responsable d'une section d'enseignement adapté a été frappé très violemment par une élève de 15 ans, et que la même mois, le 26 septembre, une professeure des écoles du Val-d'Oise a été à son tour frappée par un élève de 10 ans. Les deux rectorats concernés disent avoir assuré les fonctionnaires agressés de leur soutien. Sans conteste, la fonction sociale du maître s'est récemment dévalorisée (le prêtre ne va pas mieux, le psy s'inquiète, le politique tremble, quant aux banquiers...). Se garder toutefois à ce sujet de tout emballement réac ou angélique. Pas facile (TF1 n'a pas inventé la banalisation de la délinquance -elle lui arrive de l'exploiter-, par exemple, n'en déplaise aux conspirationnistes de tous poils).
Le mercredi 25 septembre est sorti sur les écrans Entre les murs de Laurent Cantet, Palme d'or à cannes cette année (merci Sean Penn). Le cinéaste suit, toute une année scolaire, la vie d'un collège parisien difficile, plus particulièrement une classe de quatrième et son prof principal, François, qui enseigne le français (enfin, il essaie...). François Bégaudeau joue son propre rôle (il a été prof). Il est en outre l'auteur du roman éponyme (très bon) dont s'inspire le film.
Lorsqu'on parle d'éducation et/ou d'école, à l'image du professeur Rollin : tout le monde a quelque chose à dire ; ça fait causer. Souvent le débat prend la forme d'une querelle des anciens (la tradition humaniste canonisée) et des modernes (le rapport au temps et à la distance a changé, disent-ils, il faut prendre en compte l'effacement de la société disciplinaire-autoritaire insistent-ils). Entre les murs est anxiogène en ce qu'il ne prend jamais parti, diffracte au contraire tous azimuts la narration. Plus de deux heures d'incertitude. Un découpage astucieux d'une grande habilité brouille les repères narratifs traditionnels. La caméra (elle laisse vivre les personnages) capte les soubresauts de ce duel hypnotique à huis clos. A tout moment ça peut déraper, partir en vrille. Violence verbale et physique. Intimidations. On chambre à tout va, on se traite continûment. Quelques dérapages homériques (l'affaire des pétasses) Rien n'est occulté. Rien à quoi surtout se raccrocher. Faut-il imposer à des collégiens la lecture d'une oeuvre de Voltaire ? Quelle sanction infliger quand tout est désormais individualisé et contractualisé, lorsque l'argument d'autorité n'en impose plus ? Comment penser la culture à l'heure de l'hypercapitalisme culturel ? Quel monde va naître de la culture-monde des marques internationales, des distractions médiatiques, des réseaux numériques et de la civilisation de l'écran ? Allez savoir. Le prof fait ce qu'il peut, ni plus ni moins. Chacun bricole dans son coin, à preuve du contraire. Bien vu. Laurent Cantet et François Bégaudeau refusent la tentation d'une forme sûre, fermée et protégée. Ils affrontent les choses à l'état informe. Une sorte de perpetuum mobile assumée. Au risque de se mettre pas mal de monde à dos (hi ! hi !) ou presque (ce qui est déjà le cas, de Chevènement à Meirieu, qui ne manque pas de culot, celui-là).
N'importe ! Le rejet de toute espèce de formatage cohérent du récit fait la force et l'originalité du film. Un écho cinématographique à l'évaporation d'une partie des repères collectifs, au désarroi d'une société désorienté (string ou pas string, foulard ou pas foulard, Siné ou Val, gauche ou droite, stop ou encore) et dépressive (le "c'était mieux avant"). Une errance généralisée (on arrêtera là, rappelons que le malaise dans la civilisation n'est pas nouveau). Voyez cette longue et étonnante galerie de personnages, à la fois instables et superbes, parfois ridicules (comme tout un chacun) et contradictoires (qui ne l'est pas...), toujours uniques, voire exceptionnels, qui défilent sous nos yeux : les visages (celui de François, lisse et figé, qu'animent de menues variations) reflètent tantôt de l'agitation, tantôt de l'égarement, à commencer par cet enseignant de techno qui donne des signes de détresse en présence de ses collègues interdits, effondré face à des problèmes insurmontables d'irrespect, d'inattention, de discipline, de violence même ; ou cette gamine, vulnérable et bouleversante, tout à la fois, qui confie ne rien comprendre aux cours dispensés chaque jour -témoignage accablant. Enfin, le langage, comme souvent dans le cinéma français (cf. le dernier ouvrage de l'iconologue Michel Chion), est un personnage à part entière. Pour Thomas Clerc (prof à Paris X-Nanterre, dans le Libé du 27 octobre) "le collège est en proie à une maladie endémique du langage, le bavardage. Le professeur Bégaudeau ne transmet rien à ses élèves : il parle avec eux sans cesse, dans un univers saturé de ce qu'en rhetorique aussi on appelle le bruit, qui pertube toute communication normale". Eh bien... Le débat est lancé.
Le reflet fidèle et honnête d'une société désemparée. Sans borne fixe. Pour quelles raisons, de ce point de vue, les jeunes s'y retrouveraient-ils mieux que leurs aînés ? Le fond et la forme avancent à cet égard de concert. A chacun d'insuffler un sens à ce lieu vidé. En tout cas, faire le mur. Un film fort réussi, donc.
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