Alain Resnais, La mémoire de l'éternité, un livre d'E.Costeix

Eric Costeix est avant tout un militant associatif. Rédacteur aux Carnets des Studio depuis de nombreuses années, il fait partie de celles et ceux qui se sont succédé pour faire vivre et prospérer ce cinéma d’art et d’essai tourangeau (sept salles) depuis cinquante ans désormais. Eric est un ami. Nos chemins se sont maintes fois croisés ces quinze dernières années. Cela va mieux en le disant. Les quelques mots qui suivent en portent l’empreinte. Fidèle en amitié, il l’est aussi avec les idées qu’il défend, jadis dans une certaine solitude, toujours dans son domaine de prédilection, le cinéma, auquel il consacre son temps, et osons le dire : sa vie. Eric Costeix est un forgeur de concepts, accouchés au forceps, un intellectuel, un beau mot, souvent galvaudé, un bosseur impénitent, doublé d’un honnête homme. Et un historien pointu du cinéma français.

Docteur de l’Université Paris I –Sorbonne en arts et sciences de l’art, il enseigne le cinéma à l’Université François Rabelais de Tours, entre autres (une année passée au Canada). Ils sont légion à écrire sur le cinéma, à en parler, rares sont ceux qui font montre d’une originalité à ce point entière et obstinée. Eric Costeix est de ceux-là, d’où souvent une solitude certaine. Ses premiers articles ont pu dérouter, voire déranger, son premier ouvrage, ardu, Cinéma et pensée visuelle, Regard sur John Carpenter (2005), en a laissé plus d’un sans voix. Exigeant avec lui-même, il l’est aussi avec ses lecteurs et ses élèves, c’est le prix à payer pour lui emboîter le pas, et porter en sa compagnie un regard neuf sur les films. Son livre suivant, André Téchiné : le paysage transfiguré (2008), allie dans un parfait équilibre, sensibilité et réflexion, le tout parsemé de fulgurances poétiques inconnues jusque-là. Un défi brillamment relevé. Un nouveau public s’est ouvert à lui. Des pages indispensables, qui demandent un effort prolongé, mais le résultat en vaut la peine, si peine il y a. Eric Costeix perce à jour le travail d’un des plus grands cinéastes français, avec ses propres concepts, loin des facilités critiques en vigueur, à l’écart des modes qui font les fausses valeurs du moment. Sans oublier André Bazin, Gilles Deleuze (L’image-mouvement et L’image-temps ont beaucoup compté pour nous), Roman Jakobson, ou Charles Sanders Pierce, la liste n’est pas exhaustive, autant d’auteurs qui le stimulent, l’inspirent, une filiation assumée. Serge Daney est du nombre. C’est peu dire qu’il nous manque celui-là.

Depuis quelques jours, le dernier né, Alain Resnais, La mémoire de l’éternité, bel oxymore, est en vente dans toutes les bonnes librairies du pays (on peut aussi le commander). Ce qui fait sa force, à l’image des précédents, c’est le regard spécifiquement cinématographique que pose Eric Costeix sur son objet d’étude, cette fois-ci deux films d’Alain Resnais sur lesquels se focalise le livre : Hiroshima mon amour (1959) et L’année dernière à Marienbad (1961). Un regard qui n’a rien de littéraire. Le cinéma est un art à part entière, il possède une unicité, ses attributs propres, le chercheur doit en conséquence s’armer d’outils d’analyse adaptés. C’est le cas. Nous parlions d’originalité féconde précédemment : les outils méthodologiques utilisés dans son Alain Resnais constituent sans conteste une approche singulière novatrice, mettant au jour une rhétorique visuelle spécifique. E.Costeix ignore le j’aime/j’aime pas traditionnel (superficiel), quand le jugement asséné ne s’appuie pas sur la forme pour juger du fond. Il est intraitable à ce sujet. Comment le lui reprocher ? Il a choisi la piste la plus difficultueuse, se refusant les facilités d’usage. Nous l’envions. Ainsi que les élèves qui ont la chance de suivre ses cours. Il ne suffit pas de raconter ce que dit telle ou telle séquence, ou tel film pris dans sa totalité, il s’agit de montrer comment ils le font, et qu’elle est in fine la pertinence du résultat. La façon d’aborder le travail d’Alain Resnais s’en trouve dès lors renouvelée de fond en comble, une approche et une méthode transposables : on ne regarde plus dorénavant un film de la même manière. Ceux qu’on a aimés (ou pas) retrouvent une seconde jeunesse. Certains, hier portés aux nues, aujourd’hui déçoivent ; on se surprend en revanche à en apprécier deux trois exécrés autrefois. Une nouvelle vie pour les amoureux du septième art.

Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour
« Alain Resnais s’inscrit dans l’histoire du cinéma mondial comme l’un des fondateurs de la Modernité. A l’image de la Nouvelle Vague, il a révolutionné le langage cinématographique, tout en introduisant la littérature contemporaine et le Nouveau Roman dans son œuvre. Son travail sur la Mémoire est indéniable et ses contributions à la Remémoration collective sont inestimables depuis ses courts métrages. Cinéaste iconophile, il est persuadé du bien-fondé de l’image pour l’anamnèse autant collective qu’individuelle ». A la lecture de ces quelques mots, on pense bien entendu à Nuit et Brouillard (1955), du même cinéaste, et l’on se dit que l’ami Costeix parle d’or, dans un style devenu limpide au fil des publications. Un plaisir roboratif pour l’esprit et les yeux, tout à la fois. Merci à lui. Alain Resnais, La mémoire de l’éternité, Paris, L’Harmattan, Coll. « Champs visuels », 2013. Pour mémoire. Et la vie continue.
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L'année dernière à Marienbad