La mesure du temps : Désordres (2022) de Cyril Schäublin.

Publié le par O.facquet

 

Désordres - film 2022 - AlloCiné

"Dans chaque atelier il y a une croix

Où pend un Christ maigre et décoloré

Qui attire les mouches et nos blasphèmes nourris

Quand le verre se brise et nous rentre dans la chair

Quand la brûlure de feu nous atteint

Dans un moment d'inattention

Quand il fait trop chaud et que nous suons sang 

                                                                et eau

Quand nous en avons assez 

Du patron du contremaître de nous-mêmes

Du Christ et de la Sainte Trinité

Et de la très catholique direction

Et de l'usine où nous perdons la vie"

Nella Nobili (1926-1985), ouvrière et poétesse italienne, La Jeune fille à l'Usine

 

« La propriété, c'est le vol »

 

Désordres (Unrueh) a été filmé par le cinéaste suisse Cyril Schäublin. Il est sorti sur les écrans en ce début d'année 2023. Désordres (des ordres ?) n'est pas un biopic retraçant la vie du géographe et penseur anarchiste russe Pierre Kropotkine, ni une étude anthropologique sur le canton de Saint-Imier (encore que), une vallée dans le Nord-Ouest de la Suisse, à la fin des années 1870.

Par dessus tout, Désordres n'est pas un film comme les autres. Libertaire : il l'est dans son propos comme dans sa forme. Il a été rangé un peu rapidement dans la catégorie des drames historiques à l'héroïsme kitsch vaguement soviétique (il est bien trop lunaire pour cela). Cyril Schäublin déjoue ici tous les pièges de la fresque historique.

Désordres » : la naissance de l'anarchisme au pays des horloges

L'action se situe dans une horlogerie où commence à se faire sentir l'impact des révolutions techniques et technologiques du XIXe siècle sur l'ensemble de la vie économique, sociale et politique des sociétés occidentales (le télégraphe). Pour le moment. Un certain ordre du monde se façonne.

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Pierre Kropotkine (Alexei Evstratov) vit pour un temps dans la région. Il a fui son pays : la Russie. Il est anthropologue et géographe, comme son ami Reclus, avec lequel il partage l'idée d'une géographie à échelle humaine. Il va devenir un des grands penseurs du mouvement anarchiste naissant. Il y rencontre, entre autres, Joséphine (Clara Gostynski, actrice non professionnelle, comme tous les acteurs), une jeune ouvrière qui fabrique le balancier, véritable cœur battant des mécanismes horlogers. Ils évoluent tous deux dans le cercle locale des travailleurs anarchistes qui affole les possédants, aux côtés de femmes et d'hommes laborieux engagés dans le combat internationaliste de la fédération jurassienne –et ce n'est pas la moindre des réussites de Désordres que de relier le film à l'histoire de l'anarchie plutôt qu'au monde du luxe, Suisse oblige. Bien vu : il raconte sans pathos la naissance d'une organisation politique autogérée au sein d'une manufacture de montres dans un petit village des Alpes du 19e siècle.

Le capitalisme est en crise (déjà). La concurrence mondiale est impitoyable (déjà) : les patrons réorganisent strictement le travail, il s'agit d'améliorer rigoureusement la productivité de chaque salarié afin de rester compétitif -un film en se tournant vers le passé narre toujours quelque chose de notre temps.

Désordres - Film (2023) - SensCritique

Haro sur les retardataires et leurs salaires, donc ! Le temps devient de l'argent. Le perdre revient à se perdre. On ne plaisante pas avec la nouvelle mondialisation capitaliste (Le Brésil, les États-Unis, la Nouvelle-Guinée ou Hong-Kong sont évoqués), une globalisation assoiffée de rentabilité et d'efficacité : le découpage par décret du village en quatre fuseaux horaires devient à cet égard problématique -la convention des heures et l'idée d'un temps uniforme rentable veulent s'imposer. Nous sommes les spectateurs oisifs de la soumission du temps à des intérêts comptables.

Désordres » de Cyril Schäublin : le temps de l'anarchie

Le quotidien de chacun se voit réglé comme une montre helvétique, ce qui est nettement moins poétique que le papier à musique, convenons-en. Les contre-maîtres, stipendiés par les patrons, veillent au grain. Chaque seconde compte. Le film enregistre habilement tel un documentaire qui saurait prendre son temps, le passage de la fabrique où le travail reste artisanal, à l'usine où travailleuses et travailleurs sont happés par l'industrialisation des temps modernes, dans des ouvrages standardisés et répétitifs déshumanisants -la femme ou l'homme machine, un corps asservi par la machine. L'usine modèle et fatigue le corps et les esprits : une hantise technologique. Une éternelle répétition des gestes qui tord les corps et écrasent les âmes.

Désordres», à la bonne heure – Libération

Les choix de mise en scène et d'écriture ne trahissent jamais le propos libertaire du film : nul personnage principal édifiant dans une oeuvre résolument chorale, à l'instar de la communauté autogérée qui ne connaît pas de chef, uniquement un sentiment politique commun. Il n'y a personne au dessus des hommes qui puissent décider à leur place. Le cinéaste ne place jamais Pierre Kropotkine au centre de son récit : il en fait uniquement un observateur attentif aux moindres nuances du collectif, en particulier les conditions dans lesquelles il travaille, ni plus, ni moins (il est anthropologue de métier, tout comme le frère du cinéaste). Une communauté d'anonymes sans trace pour laquelle l'entraide est un devoir : la création d'une caisse d'assurance maladie pour les ouvrières non mariées est exemplaire à cet égard, une sorte de réformisme qui ne dit pas son nom, loin d'une certaine vision uniquement révolutionnaire de l'anarchisme, laissée hors-champ par le cinéaste qui, à l'instar de la philosophe Simone Weil, pense que « ce n'est pas la religion, mais la révolution qui est l'opium du peuple ».

Désordres | 2023

Cyril Schäublin parcoure la ville au contact des habitants, pour construire une utopie sonique, puisque très souvent nous ne savons pas qui parle, une figure écologique de la parole, en somme, chacun est en outre rattaché à un imposant décor (quai de gare ou architecture de la fabrique) qui l'absorbe, avec un brouillage des plans : qui est au centre ? Qui est hors-champ ?.

Ils sont nombreux surtout les gros plans qui enregistrent la minutie infinie du travail manuel des unes et des uns. Ce n'est pas fortuit. Désordres fait apparaître la complexité humaine et crée suffisamment d'espace pour que chacun des protagonistes fasse entendre sa voix. C'est en ce sens qu'il est libertaire -non parce qu'il fait appel à l'anarchie, mais de par sa nature même.

DÉSORDRES, un film de Cyril Schäublin - Bande-annonce - YouTube

De surcroît, sous la surface lisse des politesses pernicieuses (une brutalité déguisée), le bouleversement global perce toutefois violemment : arrestation, puis emprisonnement des indigents, licenciement des militants, salaires à géométrie variable, emploi du temps enrégimenté, journée à rallonge, embrigadement nationaliste, surveillance constante, simulacres démocratiques, mépris de classe, la violence classiste du langage, le tout est à l'avenant.

A voir... "Désordres" de Cyril Schäublin... - Vivement l'Ecole!

Sans oublier l'encadrement accru et son personnel d'exécution (les petits chefs et la police aux ordres des puissants), il devient difficile alors d'entrer dans le cadre : des policiers, en charge de la surveillance d'une séance photographique à la gloire de l'usine, intiment à Pierre Kropotkine de « sortir de l'image ». Des ouvriers subiront plus tard le même sort. Tout est dit : le prolétariat doit sortir de l'Histoire en marche au risque de se faire recadrer. Ce sont les vainqueurs qui l'écrivent. D'où Désordres, qui voit les humbles tenter de reprendre en main leur destin.

Désordres - film 2022 - AlloCiné

Les mêmes policiers passent une partie de leur temps à régler les carillons partout où ils passent (comique de répétition ?) : les dominants se veulent toujours les maîtres des horloges. Qui maîtrise le temps, domine la multitude. La ponctualité est la politesse des rois, dit-on.

Un mot ici pour souligner la force qu'ont dû avoir les photographies lors de l'invention du procédé à l'époque qui est celle de notre fiction, comme l'illustre les séquences durant lesquelles on en négocie l'achat (les ouvrières s'échangent des portraits de Louise Michel à la sortie de l'usine), voire ces scènes où quelques personnages se font tirer le portrait (Joséphine et Pierre, entre autres, sérieux comme des papes).

Désordres - Extrait 4 [ov st en] - Cineuropa

Désordres séduit (du latin ecclésiastique seducere, sortir du droit chemin) également par une forme de surréalisme charmeur qui rend le film inclassable : voyez au tout début, ces quelques jeunes femmes diaphanes de la noblesse russe protégées par des ombrelles, à travers une lumière voilée, tenter de définir la pensée anarchiste, aux abords d'un lac où un vent tenace caresse les frênes.

Shellac Films prépare l'arrivée de « Désordres » - Ecran Total

Rien d'autre peut-être, en définitive, qu'une comédie en apesanteur parfois absurde, mais toujours libre, dans laquelle le cinéaste invente au fil de l'oeuvre son propre langage. Tout paraît trop limpide sans doute dans cette organisation sociale équilibrée (un village Potemkine ?), telle un rêve dont il serait douloureux de sortir.

N'importe ! Lorsque dans le dernier plan, une montre s'arrête au cœur d'une forêt où chantent les stridulations des grillons, nous savons que Joséphine et Pierre, après avoir échappé à un policier, se donnent certainement du bon temps, loin de l'aliénation productive et du grand renfermement, dans une escapade impertinente, loin de tout discours théorique. Un film désobéissant où finalement rien ni personne n'est aux ordres.

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Publié dans pickachu

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