The cradle of liberty (City Hall de F.W., 2020)

À mon père, jadis un élu de la République
Âgé de 91 ans depuis le 1er janvier, Frederick Wiseman est un cinéaste américain né à Boston, aux États-Unis d'Amérique. Réalisateur, scénariste, producteur, monteur, preneur de son, et parfois même interprète dans ses films, Fred Wiseman est un cinéaste majeur trop souvent négligé. Documentariste, il s'est principalement appliqué à brosser un portrait social des grandes institutions américaines. Il serait fastidieux, donc rébarbatif, de dresser ici la liste de ses œuvres. Elles sont légion depuis la sortie de Titicut Follies en 1967 (une plongée dans un hôpital pour aliénés criminels de Bridgewater, Massachusetts). City Hall (263 minutes), sorti en 2020, succède, dans l'ample filmographie du cinéaste, à Monrovia, Indiana, sorti en 2018, un documentaire sur la vie quotidienne d'une ville moyenne de l'Amérique profonde, laquelle s'est donnée majoritairement à Donald Trump en 2016. Wiseman, homme de gauche, ne se penche pas sur son sujet, l'affronte de face, filme à hauteur d'homme, ne prend pas de haut la parole qui s'exprime, laisse ainsi aux spectateurs leur liberté de regard, le tout loin des clichés attendus sur l'électeur républicain dégénéré. Une leçon de choses cinématographique : le spectateur n'est jamais placé dans une situation de maîtrise où l'autre filmé est presque toujours risible car ridiculisé, voire écrasé. L'autocomplaisance n'est pas de mise –donc pas de mépris sur le dos des personnes filmées. Avec King Vidor, Fred Wiseman est peut-être le réalisateur qui a le plus filmé l'Amérique dans sa diversité territoriale.

City Hall est sans conteste le film le plus ouvertement politique du cinéaste, son Monsieur Smith au Sénat, une véritable déclaration d'amour à l'Amérique et à sa démocratie, telle que la définissait Abraham Lincoln dans son célèbre discours de Gettysburg : « Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », un antidote aux menées trumpiennes de démolition des institutions du pays, un contre-modèle vertueux de service public, au service de toutes et tous, une sortie par le haut de l'impasse politique fédérale : une plongée vertigineuse dans les rouages de la mairie de Boston, un voyage de plusieurs heures avec son maire démocrate, Martin J.Walsh, un type bien ; une utopie concrète, une pensée politique qui se réalise dans ce qu'il y a en effet de plus concret, voire de plus prosaïque, et certainement de plus noble, le mandat local : le maire et ses équipes élaborent une politique ambitieuse et rigoureuse en matière de justice sociale, de sécurité, d'accès au logement, de lutte contre l'exclusion et de protection de l'environnement. D'aucuns considèrent le film comme le meilleur de l'année 2020. Certainement, même si les classements valent ce qu'ils valent : une indication, simplement.
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Toutefois City Hall n'est jamais un tract militant, ni un meeting pour convaincus enflammés. Un film engagé ? Oui, bien sûr.
A force de fictions en tous genres, un stéréotype protéiforme de l'Américain moyen a fini par s'imposer : violent, hyperactif, voire primesautier, croyant impénitent, peu enclin à l'abstraction, parfois drogué, ou malhonnête, souvent pudibond, mais porté démesurément sur la chose, patriote avec excès, un brin xénophobe, communautariste et individualiste, tout à la fois, quelquefois membre d'un gang, et beaucoup d'autres choses encore. La force de City Hall est de nous placer face à des individus en situation, dans leur quotidien, afin de parvenir à mettre en charpie tous les attendus psycho-sociologiques sur l'Américain éternel. Première surprises : ces gens savent écouter, s'écouter, échanger avec courtoisie, gentillesse même, s'expriment longuement avec une aisance désarmante. La qualité des débats ne laisse pas de surprendre. Ils portent en outre sur leur environnement un regard acéré et subtil, laissant transparaître un civisme exemplaire (ce film est également un art civique). La confrontation d'idées, d'opinions et de points vue reste constamment respectueuse et élégante. Au rebours des idées reçues, point de cris, d'insultes, de menaces ou d'armes brandies pour réduire brutalement au silence l'interlocuteur. À la fin du film, une séquence sur l'installation d'un commerce dédié à la vente légale de cannabis est un modèle du genre : l'inquiétude sourde qui perce des interventions des unes et des uns, ne donne lieu à aucune opposition frontale rédhibitoire, même si sur le moment chacun campe sur ses positions. Le compromis sert toujours apparemment de régulateur. La common decency chère à George Orwell est de rigueur, sans oublier la théorie de la reconnaissance réciproque du philosophe et sociologue allemand Axel Hanneth.

Une forme de délicatesse spontanée facilite les relations, loin de la bienveillance surjouée, voire hypocrite, qui sévit dans nos contrées. Ici pas de rapports de force âpres et tendus entre le ban et l'arrière-ban : sans se complaire dans une démagogie stérile, c'est-à-dire un impossible égalitarisme, force est de constater que les rapports de pouvoir semblent plus apaisés outre-Atlantique (en tout cas à Boston !), où toute parole mérite d'être écoutée, toute proposition soupesée. Le chef n'a pas toujours raison. Il convient de débattre de tout. Le bonheur qu'a eu Frederick Wiseman, à enregistrer sans emphase le quotidien des élus et des habitants de Boston, dans leur grande diversité, perle tout au long de City Hall (4h30). Sans oublier les beaux plans graphiques à la Ozu qui servent de respirations entre les séquences : des immenses buildings de verre aux modestes maisons de bois, en passant par les bâtiments typiques de briques rouges, Boston s'offre à nous dans toute sa diversité architecturale.

Disons surtout que de nouveau, avec City Hall, Frederick Wiseman questionne la place du spectateur, empêché de jouir à se croire dans le camp des maîtres -jouir d'une sorte de supériorité condescendante, laquelle confine souvent à la bêtise satisfaite. En cela le film est éminemment démocratique (une juste distance entre le sujet filmé, le sujet filmant et les spectateurs). Tout comme les édiles respectent la parole des interlocuteurs, le réalisateur se montre respectueux du spectateur et de sa place dans le dispositif, en d'autres termes il le dispense de finir déplacé (par un regard en surplomb inapproprié : celui des puissants envers les faibles). L'objectif reste de ne pas abuser du pouvoir de montrer. Le filmage et le montage, tout sauf directifs, ne mettent pas à l'abri les spectateurs des effets de trouble qu'un film peut susciter ; ils stimulent au contraire la pensée, et parient de la sorte moins sur le réflexe que sur l'intelligence. Le metteur en scène s'efface à cet égard afin de s'abstenir de faire écran aux spectateurs, de verrouiller les regards. Un spectateur actif et non passif, sans situation de domination. D'autant que City Hall est un film de paroles, un cinéma documentaire de la parole filmée (sans voix off envahissante), alors qu'au sein du genre la mode est au film de situations, sinon d'action. Il s'agit d'un exercice délicat : filmer des dialogues, et non pas une suite de séries de questions-réponses. En somme, City Hall s'efforce d'accorder à la parole filmée du temps et de la considération, dans un monde de divertissements organisé par le marché. Un effort fécond où la parole filmée n'est pas extraite des corps et des espaces qu'elle habite, elle s'y épanouit au contraire. Un exercice néanmoins exigeant : le temps exige en effet la patience du présent, lequel n'est jamais impatient, en conséquence la patience d'attendre tout simplement que la parole se déroule, parfois se libère. En cela le travail de Frederick Wiseman est ô combien précieux. Un cinéma documentaire dont le travail revient à "confronter le douloureux, voire l'effrayant du monde visible avec la subjectivité compréhensive d'un cinéaste, préalable à celle des futurs spectateurs" (Jean-Louis Comolli, Une certaine tendance du cinéma documentaire, 2021).
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