Tout ça n'a pas de prix (Discount de L.J.Petit)

Publié le par O.facquet

 

Les mutins, Emma, Momo et les autres.

 

Discount (2015) de Louis-Julien Petit clive plus brutalement que prévu. Du Ken Loach light, franchouillard : pour les uns, pour d'autres un produit fade, anarcho-naïf, déprimant. Il y a ceux qui haussent les épaules pour signifier qu'en parler ce serait perdre son temps. Allons bon ! Voilà une injustice à réparer ! Bon, bon, ne brisons donc pas là. Sans être pour autant le film de la semaine, Discount le vaut bien. Expliquons-nous, autant que faire se peut. Sans tambour ni trompette.

 

Christiane, Emma et Gilles à fond la caisse

 

La direction d'un hard-discount envisage d'installer dans un de ses supermarchés des caisses automatiques -en libre-service-, ce qui va provoquer le licenciement d'une partie du personnel, son congédiement comme il est dit dans le film. Sans s'y attarder outre mesure, Discount s'arrête de temps à autre sur les conditions de travail difficiles des employés. Une telle piqûre de rappel ne fait jamais de mal en ces temps de nécrose du tissu social. Les quartiers n'ont pas le monopole de la souffrance sociale en milieu capitaliste agressif. Parmi les salariés menacés, une petite bande s'ingénie à sauver sa peau, et au passage parvient à lutter conte la paupérisation générale. Une solidarité au départ forcée, loin d'être évidente. Discount n'est jamais démago ni manichéen, ou alors pour en rire de bon coeur. Comme disait l'autre, charité bien ordonnée commence par soi-même. Il s'agit en premier lieu de niquer le système, pas de le détruire, soit, sans se faire prendre. D'où la création d'un discount alternatif, un magasin parallèle, dont les heures d'ouverture resteront comme des instants intenses de cinéma, sur la base d'une autogestion boiteuse, agitée (engueulades homériques) : nos pieds nickelés -c'est bien de ça qu'il s'agit- se fournissent dans les stocks de leur employeur en récupérant les marchandises qui auraient dû être gaspillées, du fait de la date limite de consommation et du modèle d'entreprise de la grande distribution. Bonne idée, non ? Un truc invraisemblable, une grosse blague de potache dans la mouise, une aventure amicale et amoureuse, extra-ordinaire, revigorante. La débrouillardise des gens de peu comme remède chaplinien à la crise en période de disette. Oui, bien sûr, tout ça ne tient pas la route. Des tas de clichés s'accumulent, sans doute, des séquences énormes laissent sans voix, le repas en famille chez la manager beurette trentenaire (?), avec l'invité surprise, par exemple (Zabou Breitman, Sofia Benhaoui, parfaite en cadre supérieure lunaire, une célibataire endurcie). Sofia, incapable d'échapper à ce rôle ingrat d'idiote utile du patronat, petit soldat sans grade aux ordres, le doigt sur la couture de la jupe, la belle se voile la face, s'imagine comme tant d'autres indispensable, irremplaçable même, s'épuise à la tâche rongée par ses contradictions, sa culpabilité, allez savoir, feignant d'ignorer qu'un sort similaire à celui de ses collègues l'attend vorace. 

 

Sofia

 

Pour autant, et même si le mot (fable) est aujourd'hui galvaudé, Discount est une belle fable sociale, touchante, parfois émouvante, ce qui n'est si courant, l'affection qui lie les personnages est contagieuse, oui, vraiment, une fête de l'humanité populaire sans être populiste, on fait du vrai en art avec du faux -le mentir-vrai, cette comédie sociale s'y emploie avec talent et sensibilité, il y a aussi des moments de bravoure incroyables : la jeune et jolie Emma (Sarah Suco) vide son sac devant la nounou interdite, une scène culottée. Discount est aussi un thriller, le suspens de la deuxième partie du film est parfaitement maîtrisé, efficace. On en sort à bout de souffle, la tête dans les nuages, le cœur battant. Les personnages -déjantés à point- sont plus que crédibles : Gilles (Olivier Barthélémy), Alfred (Pascal Demelon, rien que pour lui le film vaut le détour), Momo (M'Barek Belkouk), pour ne citer qu'eux pour l'instant. Discount est enfin et surtout très drôle (le fils et le père aveugle autour d'un repas, une platée de pâtes en partage), de par ses dialogues (la gouaille de Christiane, inénarrable Corinne Masiero) et les situations (les clients surjouant les idiots lors d'une descente de police). Il va sans dire que la mise en scène est réussie, plus originale qu'on ne l'a dit, quelques risques -calculés- ont même été pris par le cinéaste et son équipe (la séquence de fin, héroïque, Alfred se déchaîne avec ses fumigènes). Discount n'hésite pas ainsi à sortir des sentiers battus, sans se perdre, à partir en vrille, avec une innocence désarmante, loin du prêchi-prêcha frondeur crypto-gauchiste, ce qui dans le genre est plutôt rare.

 

Emma

 

Discount ne ménage personne. Nous ne sommes pas au pays des Bisounours. Quand les employés se font maltraiter par leur hiérarchie, voire par leurs collègues en charge de la sécurité ou de la salle besogne, la clientèle ne bronche pas. Jamais. Elle se précipite vers les rayons ou les bonnes affaires du moment dès l'ouverture du magasin, à en perdre haleine. Dur. À chacun sa merde ? Dur. Âpre, à l'image de notre temps. Faut voir comme on nous parle. Faut voir comme on nous traite. Pas de jugement péremptoire, donc. Discount, film chorale, fait par dessous tout et sans flonflons preuve d'humanité dans le traitement qu'il accorde aux acteurs dits de complément -les seconds rôles. Plus exactement, ce sont tous des seconds rôles, marquants, aucun n'est bankable, récupérable par le star système, une équivalence engagée, ce qui somme toute fait quelque part la force politique du film. Sa richesse discrète. Un miroir déformant plus réaliste qu'il n'y paraît.

 

Of

 

Alfred

 

Publié dans pickachu