Contribution. Pour mémoire.

Publié le par O.facquet

 

 

 

Pas un Français ne sera libre tant que les Juifs ne jouiront pas de

la plénitude de leurs droits. Pas un Français ne sera en sécurité tant qu'un 

Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie.

                                                 Jean-Paul Sartre

 

Les Juifs sont le thermomètre du degré d'humanité

de l'humanité.

Goethe

 

 

 Charlie emmerde tout le monde » a écrit sur sa pancarte un manifestant ami le 11 janvier dernier. Ô que oui ! Tu parles d'or mon vieux, vraiment. Charlie-Hebdo ne s'est pas contenté depuis sa création d'attaquer stylos et crayons à la main l'islamisme radical à la barbe du monde. Il fût un temps pas si lointain où l'altermondialisme agressif le plus obtus, l'antimondialisation la plus caricaturale, un antisionisme douteux (l'antisémitisme, ce socialisme des imbéciles -August Bebel), un antiaméricanisme bêlant, voire un islamogauchisme en ébullition (Bernard-Henri Lévy parle également de fascisme vert), furent aussi les cibles privilégiées de l'hebdomadaire satirique de Charb, Cabu, Honoré, Tignous et Oncle Bernard (que le Clément, le Miséricordieux les accueillent), et de leurs camarades de jeu. Ils n'étaient pas Charlie à l'époque certains progressistes sûrs d'eux-mêmes et dominateurs, ou alors de temps à autre. À la lecture de quelques articles récents, force est de constater qu'il n'ont pas changé. Persévérer dans son être, quitte à être contredit par les faits : vieux fond stalinien ; il y a en effet « plusieurs façons d'esquiver le réel, cette vexation » (Régis Debray).

 

 

 

Rafraîchissons-nous la mémoire un instant. Je n'ai rien oublié. Le Cauchemar de Darwin, le documentaire du cinéaste autrichien Hubert Sauper, sort en 2005 en France. Il devient rapidement l'étendard cinématographique de l'altermondialisme cinéphilique le plus échevelé, peu regardant sur ce que raconte vraiment le film, sur la véracité des arguments avancés par le réalisateur, des indignés guère soucieux surtout d'en faire une analyse formelle rigoureuse et féconde. L'art au service de la propagande (et vice versa). La protection de l'environnement et la juste lutte contre l'inégale partage des richesses méritent pourtant mieux. Faut-il accepter le mensonge, une forme de manipulation, taire le doute, au nom d'une prétendue noble cause ? S'autoriser ce qu'on refuserait aux autres ? Quelle vanité ! Quelle forfaiture ! Cela a donné jadis le goulag et les autocritiques publiques pour déviationnisme. De quoi s'agit-il au juste ? Nous sommes à Mwanza en Tanzanie. Un poisson a été introduit dans le Lac Victoria dans les années 1960 (la perche du Nil). Il en a modifié dangereusement l'écosystème. Aujourd'hui de grandes entreprises du Nord l'exportent. En retour arrivent en douce des armes qui sont vendues dans toute la région. La prostitution explose, le sida prospère. L'enfer de l'actuelle mondialisation. Une charge contre le néolibéralisme réticulaire mortifère. Un monde sans âme livré aux marchands du Temple. L'avidité et la cupidité devenues maîtres du monde. Un plan diabolique. Dixit Hubert Sauper. Pour résumer, le cinéaste institue une équation entre la pêche intensive de la perche du Nil, un poisson carnassier qui a provoqué la disparition des espèces autochtones, la paupérisation des populations locales et un trafic d'armes juteux. L'affiche du film souligne sans vergogne cette hypothèse en figurant la silhouette d'une kalachnikov avec une arrête.

 

 

 

 

 

Certes, le film est intimidant. Or le doute étreint néanmoins de nombreux spectateurs. Le fond et la forme étant indissolublement liés, quelque chose cloche sévère. C'est trop limpide pour être honnête tout ça (voire trop obscur, c'est au choix). Libération déclenche les hostilités le 27 février 2006. C'est au tour du Monde le 4 mars. Le 30 avril le film fait l'objet d'un débat contradictoire dans l'émission d'Arte : Arrêt sur images. La même année, l'historien François Garçon (rendez-vous compte : il n'est pas de gôche) publie à la fois dans Les Temps Modernes (n°635-636) un article remarqué : Le cauchemar de Darwin, Allégorie ou mystification, et un ouvrage fouillé, Enquête sur le Cauchemar de Darwin. Le film a une carrière remarquable : il est vu par plus d'un million de spectateurs et reçoit de nombreux prix, dont le César 2006 du meilleur premier film. Bouffées d'extase chez nos militants en manque de sensations frelatées depuis l'arnaque Fahrenheit 9-11 de Michael Moore en 2004.

 

 

Philippe Val

 

Sur ces entrefaites, Charlie Hebdo, et c'est Antonio Fischetti qui s'y colle, tire à boulets rouges sur le film dans son numéro du 15 mars 2006, afin de mettre au jour les faiblesses rédhibitoires de l'oeuvre (que Charlie s'engage de la sorte donne soudain à nos mots une légitimité nouvelle, une force inespérée). Fischetti s'est rendu en Tanzanie afin de confronter le film à la réalité. Il n'a trouvé aucun élément qui vienne confirmer un quelconque trafic d'armes sur l'aéroport de Mwanza. Il avoue déplorer que ce mensonge ait contribué au succès planétaire du film. Assertions sans fondement, montage suspect, témoignages tronqués, hors champs méprisés, la liste n'est pas exhaustive car longue (très). Sauper traînera même Garçon devant les tribunaux qui lui donneront raison en 2008. En outre, nous ne sommes pas nombreux en 2006 à les soutenir, d'une manière ou d'une autre, lors du procès lié à la publication des caricatures de Mahomet. Ils l'ont bien cherché entend-on déjà (alliance intégriste de la carpe et du lapin). Comme ces femmes victimes d'un viol ou de violences conjugales qui s'entendent dire qu'elles l'ont bien un peu cherché (un peu courte la jupe, non ? Attention à la provocation). Le voile se déchire. Nausée. Passons.

 

 

Je me suis souviens surtout que Charlie passe aux yeux des redresseurs de torts professionnels, plus moralisateurs que moralistes, défenseurs de la veuve et de l'orphelin, surtout de la veuve d'ailleurs, pour un affreux collaborateur crypto-capitaliste vendu à la social-démocratie (cette année-là, dans le petit monde de la cinéphilie engagée, Tarik Ramadan reste plus populaire que Philippe Val. Ballon d'or : frère Tarik -Caroline Fourest, je t'aime!). Le film est indiscutable, en discuter ne va pas de soi, loin de là. Les ayatollahs du Monde Diplomatique (qui l'est si peu) et leurs sbires veillent au respect stricte de l'orthodoxie altermondialiste. Alain Gresh est leur prophète. Les fatwas pleuvent : on devient vite un facho (mon collègue de philosophie Robert Rdeker, abandonné par beaucoup, aujourd'hui encore caché et protégé). Le mot d'ordre : il faut nuancer, c'est-à-dire la fermer, grosso modo. Coups de fil amicaux inhabituels, conseils appuyés. Censure ? Disons un encouragement à rester dans le droit chemin. Dieu sait pourtant qu'il y a beaucoup à dire et à redire même au sujet du Cauchemar de Darwin. N'importe ! En gros : être responsable afin de ne pas désespérer Billancour (toujours). Vieilles lunes. Rester à sa place. Sinon : il faudra assumer. Qu'est-ce à dire ? Où l'on voit en définitive que le sacré se niche partout, qu'il est protéiforme, incontournable, mais parfois liberticide et d'une rare violence symbolique quelquefois : lire à ce sujet Jeunesse du Sacré de Régis Debray (2011), où le médiologue écrit : « Souvent sacré varie, bien fol est qui s'y fie ». En conséquence, Charlie-Hebdo demeure plus que jamais indispensable par les temps qui courent. En somme, on aime ceux qui cherchent la vérité, et on se méfie de ceux qui la trouvent, non ? Allez, sans rancune. Irréconciliables toutefois. Stylos en mains. Rien d'autre. Toujours du côté de Marcela Iacub : « Depuis les attentats des 7 et 9 janvier, certaines voix se sont élevées pour expliquer le terrorisme par la discrimination dont la population d'origine musulmane serait victime. Aux yeux de ces penseurs de « gauche », le terroriste ne ferait que « mal » réagir à une situation « intolérable ». Il va de soi qu'il ne justifient pas ces barbaries : ils ne font que contempler tristement les causes de ces événements. Ces bonnes âmes croient rendre service à ceux qu'ils tiennent pour leurs « protégés ». Alors qu'en vérité, elles sont aussi nuisibles aux intérêts des ces derniers que les apôtres de l'extrême droite ». Bien dit Madame, et merci (Libération des samedi 17 et dimanche 18 janvier 2015). Alain Finkelkraut (très fort son Identité malheureuse) a raison de dire dans le Figaro de cette semaine que désormais deux camps s'affrontent sans masque pacifiquement (Frédéric Bonneau des Inrockuptibles a choisi le sien, pourquoi pas nous ?). Ce n'est jamais chose facile de dire adieu à sa famille. Ne pas oublier de terminer le dernier Houellebecq Soumission. Urgemment -il est réclamé. Pascal Bruckner aide à vivre aussi. Shalom.

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Publié dans pickachu