The Bubble

Publié le par O.facquet

 

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Il doit être doux et simple par les temps qui courent d’hurler avec les loups aux extrêmes. Pas vu pas pris. Salopard, voleur, mauvais français, incapable, gros mou, etc. Au plaisir des insultes, des joutes verbales haineuses bien vaines. C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses. Tout ce qui est excessif est insignifiant disait l’autre. Rongeons nos freins camarades modérés. Laissons glisser les regards torves venus des deux côtés. Le vent tourne. Les girouettes avec. Le jour des bilans, les éructations incendiaires compteront peu, à moins que d’ici-là elles aient fait beaucoup de mal. Pétain à Montoire, Thorez à Moscou avec l’ami Joseph, d’un côté, de l’autre, Blum à Buchenvald, et de Gaulle à Londres. A chacun de choisir son camp. Rien de tel qu’une escapade à Tel Aviv pour changer d’air (presque), vicié alentour. Le film de Rama Burshtein, Le cœur a ses raisons (2012, titre orginal hébreu : Lemale et ha'halal), sur les écrans depuis quelques jours, ne laisse personne indifférent. La famille aisée du rabbi Aaron est frappée violemment, lorsque la fille aînée Esther meurt en couches. Elle laisse sa sœur Shira, jolie jouvencelle de 18 ans, et son mari, Yochay, bel homme intègre et pieux, et un enfant qu’on est parvenu à sauver, Mordechaï. La communauté souhaiterait le voir partir en Belgique en compagnie de son fils afin d’épouser une jeune veuve. La grand-mère maternelle ne voit pas le départ annoncé d’un bon œil. Elle vit comme un crève-cœur l’éloignement programmé de son petit-fils. Elle met au point un stratagème : pousser, avec la complicité de son rabbin de mari, sa cadette dans les bras de son gendre, dans l’espoir de la voir passer du statut de belle-sœur à celui d’épouse. Le film se déroule dans la communauté hassidique de Tel Aviv. Rama Burshtein est née en 1967 aux Etats-Unis avant de s’installer en Israël. Elle se convertit à une stricte pratique religieuse. Elle intègre alors une communauté hassidique (branche du judaïsme plutôt méfiante envers le septième art) où elle tourne des films d’édification féminine, et enseigne cette discipline dans des écoles de cinéma spécifiquement religieuses, telles qu’il en existe quelques-unes dans le pays.

D’aucuns prêtent à Rama Burshtein (qui a dû demander l’accord de son rabbin pour tourner le film) des intentions machiavéliques (diaboliques). Dans une guerre pour la maîtrise de l’image, au sein d’une société où la question religieuse est aussi politique (voir à cet égard Avanim deR.Nadjari en 2004, My Father, My Lord de D.Volach en 2007, ou Tu n’aimeras point de H.Tabackman en 2009), il s’agirait de laisser croire que dans le petit monde orthodoxe juif les sentiments importent autant que dans le reste de la société israélienne dite laïque. En d’autres termes : laisser supposer une adéquation naturelle entre l’arbitraire de la tradition et le désir des deux protagonistes. Shira n’a donc pas eu à choisir entre le cœur et la raison. Force est de constater que le film est habile et tordu. Yochay tombe-t-il sincèrement amoureux de sa belle-sœur ? Shira est-elle sensible depuis longtemps aux charmes du mari de sa grande sœur ? Les uns disent oui, d’autres non : ils parlent d’un mariage arrangé. Difficile de trancher. C’est la subtilité sinueuse de ce beau film dont le fond épouse la forme. Le visage de Shira est un paysage changeant (l’actrice Hadas Yaron, gratifiée du prix de la meilleure interprétation féminine lors de la dernière Mostra de Venise). Peu diserte, il est impossible d’y lire une quelconque vérité. Ses atermoiements déroutent. Les hésitations de Yochay déconcertent. Rien n’est asséné, tout est suggéré. Projet d’autant plus diabolique ? L’objectif de la cinéaste est-il de faire contrepoids au cinéma critique engagé israélien ? Il est vrai que le film ressemble étrangement au Kadosh (1999) d’Amos Giataï. Shira et Yochaï finissent par convoler en justes noces. Ceux qui voient dans ce mariage l’aboutissement des stratégies complexes d’une jeune femme qui réussit à parvenir à ses fins dans un contexte confiné et rigide, seraient les victimes passives des rétorsions rhétoriques et autre subversion symbolique opérées par une artiste roublarde. Pourquoi pas. Il n’est pas interdit cependant de jeter un autre regard sur Le cœur a ses raisons. Si telle est l’objectif de Rama Burshtein -de la propagande masquée-, il est loin d’être atteint, tant s’en faut. Oui, le fond épouse le fond. Les protagonistes sortent rarement, le monde extérieur est absent (un film d’intérieur), l’altérité impensable, la révolte inenvisageable (contre l’injonction maternelle), d’où ces plans rapprochés, cette kyrielle de gros plans, des choix de mise en scène qui donnent au spectateur un sentiment d’enfermement étouffant. L’infériorité sociale et religieuse des femmes n’est pas escamotée. Le rabbi se conduit au début du film comme le parrain de Coppola qui décide du bien et du mal, tout en distribuant ses bonnes grâces à ses ouailles. Tel est pris qui croyait pendre. Pas uniquement Rama Burshtein. Voyez le romantique idéaliste, par exemple, qui ne voit dans le film qu’une idylle hors-sol, le contact attendu de deux épidermes qui se sont enfin trouvés. Et le suspicieux, tout à son combat contre les ultra-orthodoxes, aveuglé par l’idéologie –halte à la propagande religieuse ! Dénonçons l’aveuglement et l’intolérance sectaires !-, incapable de s’immerger dans cette communauté étroite, exotique, mystérieusement cinégénique, un sceptique fermé à la sensualité de cet écosystème, et qui finit par passer complètement à côté de son sujet. Deux voies sans issue. Le cœur a ses raisons (merci B.P.) est une nouvelle démonstration inventive de la vitalité féconde de la fiction cinématographique et télévisuelle israélienne. Le policier de Nadav Lapid (2011) ou Yossi d’Eytan Fox (2013) en sont la preuve récente. Très bientôt, Alata ne devrait pas déroger à la règle. A suivre.

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Publié dans pickachu