Putain de film ! (Jeune et jolie de François Ozon)

Publié le par O.facquet

Parce que je le vaux bien !

 

à Jean-Noël Hingan, alias Franck Tireur, RIP

 

Soit le portrait en quatre mouvements et autant de saisons d’une jeune fille de bonne famille parisienne, Isabelle, tout juste dix-sept ans, qui vient de perdre sa virginité au mitan du mois d’août, sur la plage, sous la lune, dans les bras d’un bel Allemand musculeux doué en langues. Au retour des vacances, après ses cours au Lycée Henri IV, Isabelle fait des passes de 5 à 7. Jeune et Jolie pose un regard prétendument froid sur une gamine qui se prostitue. Isabelle se fait appeler Léa, et monnaye grassement ses charmes via Internet avec des hommes de tout âge, à l’hôtel comme à l’arrière d’une voiture de luxe. Le commerce est prospère, donc fructueux. Les fluctuations de la fesse ne connaissent pas la crise. Un client plus très jeune meurt dans ses bras, à l’écran entre ses jambes. Le film bascule. La police mène l’enquête, retrouve sa trace, la mère et le beau-père dépités (Géraldine Pailhas et Frédéric Pierrot, excellents) découvrent les activités extrascolaires de la jeune fille devenue une jeune femme sportive sachant sortir des sentiers battus, c’est-à-dire dépasser les figures imposées. Le père vit en Italie. Le jeune frère adolescent regarde tout ça avec intérêt. Isabelle/Léa rend visite régulièrement à un psy (Serge Hefez dans son propre rôle) pour trouver l’origine du mal (du monde pour les plus aventureux). La famille petit à petit reprend confiance. Isabelle (et jeune) se rapproche de ses petits camarades de classe, fait la fête avec eux, se choisit de guère lasse un petit copain pour jouer à touche-pipi, ne fait pas payer, lui fait même découvrir l’entrée des artistes. Rien ne nous est épargné. On regarde mais on ne touche pas (le réalisateur nous a déjà fait le coup avec Ludivine Sagnier dans Swimming Pool). Un soir elle replonge. Enfin presque. La suite, chacun la découvrira soi-même. On apprécie Ozon ici. C’est un type bien, certains de ses films valent le détour, vraiment (Le Temps qui reste en 2005 et Angel en 2006). Nous laisserons toutefois à d’autres le soin de dire tout le bien qu’il faut peut-être penser de son dernier travail Jeune et Jolie. Film sulfureux, dérangeant, scandaleux ? Allez savoir.

 

 

Combien tu m'aimes ?

 

 

 

Disons d’emblée que le regard soi-disant détaché du réalisateur est un leurre. Isabelle pète les plombs, et grave, un point c’est tout, comme le prouvent non pas seulement ses parties de jambes en l’air rémunérées, mais aussi et surtout son attitude plus que trouble avec son jeune frère, voire sa tentative vaine de mettre le beau-père sous ses jupes. Eve tente Adam, en se foutant de sa pomme. On n’est pas des animaux tout de même. Ozon ne prend pas partie, ne juge pas. Il laisse le spectateur libre de tout jugement. C’est un peu facile mon capitaine. Hors langage (ou alors : sujet, verbe, complément, rien de plus), hors désir (orgasme impossible) un tantinet perverse la môme, pathologiquement économe, une fausse sceptique, nous ne sommes pas, loin s’en faut, sans biscuits. Le piège tendu par le film : le commentaire psychologisant. Un puits sans fond, et nous resterons polis. Chacun peut ad nauseam imaginer les raisons de la bougresse, et se perdre sûrement dans l’arlequin des attendus psychosociologiques afférents. Au risque de prendre un coup de règle sur les doigts, avançons que Jeune et Jolie est un film racoleur (il faudrait être sourd pour échapper aux monceaux de commentaires élogieux sur la plastique hautement cinégétique du mannequin Marine Vacth, les dialogues ne cessent de toute façon de nous le rappeler), venez vous rincer l’œil pour quelques euros, ce que fait le petit frère dès l’entame du film, en matant sa frangine seins nus sur la plage à l’aide d’une paire de jumelles. Tout est dit et montré rapidement : il s’agira pendant une heure et demi d’accepter de devenir le spectateur voyeur décomplexé d’un défilé de mode érotico-chic drapé dans les oripeaux d’un film d’auteur paresseusement transgressif. Marine Varth traverse le film avec la même morgue qu’un mannequin en représentation (la séquence de la fête étudiante est éloquente, mademoiselle d’un pas alerte snobe son monde au son d’une musique techno, est-ce une pub ?). Sauf que de temps à autre, elle saute sur tout ce qui bouge, et bouge sur tout ce qui se saute, ça plutôt qu’autre chose. Dans le plus simple appareil. A cet égard, il serait déplacé de ne voir dans ce film qu’une œuvre sans queue ni tête. Au contraire. Nous voici égrillard, voire grossier, comme le film. Il faut dire qu’il nous y incite : lors d'une soirée au théâtre, Sylvie (la mère) rejoint à l'entracte son amant, retrouve sa place avec du retard, lance pour se justifier à son compagnon (Patrick) et à sa fille (Isabelle) : "j'étais aux toilettes, il y avait la queue". Elégant.

 

 

L’affiche de Jeune et Jolie est un clin d’œil à une scène de Belle de jour de Bunuel, avec la superbe et talentueuse Catherine Deneuve allongée sur un lit, un regard faussement langoureux et pénétrant lancé au client du moment. Comparaison n’étant pas raison, passons. Ozon s’amuse comme un petit fou avec la frustration du spectateur, cantonné à caresser du regard, ce que d’autres palpent goulument. De là à dire que Léa a trouvé son mac, c'est un pas que nous saurions franchir. Tout ce qui est excessif devient insignifiant. Pas sympa toutefois Ozon, qui n'offre finalement pas grand-chose d’autre qu'une post ado délurée bien faite de sa personne à se mettre sous la dent. Jeune et Jolie n’est guère passionnant. Une kyrielle de fausses pistes (une pause saphique avec Charlotte Rampling) et autres chausse-trapes (maman trompe le beau-père) sans intérêt parcourent le film, sans pour autant faire oublier sa vacuité. La distance bienveillante du cinéaste est un cache sexe éphémère qui s’évertue à masquer l’inconsistance du propos et de la mise en scène, malgré quelques jeux de miroir vaguement psychanalytiques (dans une des chambres d’hôtel, un dédoublement ébauché dès la scène estivale nocturne où Isabelle croise pour la première fois le loup nyctalope), entre autre choses. Il se dit que de jeunes étudiantes offrent leur corps pour survivre (Isabelle regarde un reportage à la télé à ce sujet en famille, une des fausses pistes). Il y a là certainement quelque chose à creuser. A vos amours.

of

 

PS : Eric Costeix fait parler de lui dans la presse. Tant mieux.

lien : http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre-et-Loire/Loisirs/Livres-cd-dvd/n/Contenus/Articles/2013/08/17/Des-images-qui-nous-parlent-1580760

 

Copinage : Il enseigne la philosophie où vécut Rabelais. Francis Métivier, auteur de nombreux ouvrages novateurs, publie le 12 septembre Zapping philo : petites leçons de philosophie tirées de l'actualité,  un travail déjà salué par la critique. A vot' bon coeur. Enfin, le samedi 21 et le dimanche 22 septembre 2013 de 10h à 17h30 se tiendra à la mairie de Dierre (37150) un colloque international sur la démarche critique, organisé par Frédéric-Gaël Theuriau, écrivain-chercheur tourangeau.

Publié dans pickachu