Le Mal a dit (Shotgun stories de Jeff Nichols)

Publié le par O.facquet

 

 

Le cinéma est un art démocratique (presque). Inutile d’avoir lu Bourdieu de long en large, pour savoir que le bruit des planches est intimidant, le signifiant Shakespeare impressionnant, et qu’au théâtre, comme à l’opéra, on regarde autant ceux avec qui l’on va passer un peu de temps, que le spectacle qui va suivre, configuration des lieux oblige, mais pas seulement  ; ce n’est pas le cas, ou alors rarement, reconnaissons-le, de la salle de cinéma, où l’on se sent plus à l’aise, moins observé, quand on a fréquenté Corneille, Racine ou Mozart uniquement à dose homéopathique depuis son plus jeune âge. Itou pour les musées (Régis Debray s’est demandé un jour avec ironie qui des tableaux ou des visiteurs regardaient l’autre). C’est du vécu. Force est de constater que les choses ont changé ces dernières années. Chacun y a mis du sien. Il faut donc nuancer cette vision des choses quelque peu caricaturale, il est vrai. Le cinéma est de toute façon un art de petit malin. Certains cinéastes  refilent en douce des adaptations de classiques de la littérature ou du théâtre, par exemple, ils disent la même chose que Shakespeare, différemment, voir à cet égard l’adaptation de Romeo and  Juliet par William Wyler dans les années cinquante, avec son West Side Story, délestée de l’avertissement subliminal du genre de :  Attention : ceci est de la culture, veuillez surveiller votre comportement, qui peut en intriguer plus d’un, voire agacer. C’est comme ça. On se soigne cependant.

 

Shortgun stories, le premier film de Jeff Nichols (né à Little Rock, Arkansas, en 1978), sorti en 2007, est bien plus fort que les deux suivants, Take Shelter en 2011, et Mud : sur les rives du Mississippi (2012), tous deux encensés à quelques exceptions près par la critique.  Quels arguments motivent notre propos ? Disons que Shotgun stories dit des choses essentielles en passant, quand les deux suivants font montre d’un esprit de sérieux qui rend un tantinet surfaits, presque boursouflés (Mud), et les dialogues et la mise en scène (figée). A trop vouloir bien faire, Jeff Nichols a perdu en route la riche insouciance des débuts, simplicité ne signifie pas simplisme, surtout pas, et à trop vouloir en (bien) faire, on s’enferre. Que dit Shotgun stories ? Rien de bien compliqué : trois frères âgés d’une vingtaine d’années vivent dans une petite ville de l’Arkansas, ils n’ont plus aucun contact avec leur père, alcoolique et violent, depuis qu’il les a sans ménagement abandonnés. Monsieur s’est remarié et a eu d’autres enfants, amoureusement élevés. Les liens avec la mère sont aussi lâches. Madame est une virago hommasse aimable comme un loup affamé : il n’est pas jeune le dernier qui l’a vue sourire. Quand le père casse sa pipe, les conflits plus ou moins étouffés, les rivalités enfouies depuis des années, ressurgissent entre les demi-frères. Une spirale de violence mortelle se met en marche, rien ne l’arrêtera, la tension monte inexorablement entre les deux fratries, malgré de chaque côté des éléments modérateurs toujours/déjà dépassés par des événements aux racines profondes, comme l’illustre la haine que les deux clans se vouent, et qui va les submerger. L’irrémédiable sourd du règlement de compte qui éclate dans la chaleur étouffante des plaines de l’Arkansas, ce qui fait de Shotgun stories une tragédie implacable.  

 

 

La piste William Shakespeare est tentante, mais risquée et trompeuse : on pense d’emblée à la rivalité qui oppose les Capulet et les Montaigu. Fausse route, une périlleuse impasse. Si le cinéma est un art du temps et de l’espace (André Bazin), tout dans Shotgun stories indique que le sort des uns des autres est souvent joué d’avance, c’est déjà amplement écrit, mais les personnages n’en ont pas conscience. La puissance du fatum, cher à Sophocle et Sénèque (toutes choses égales). Le déroulé du montage, comme la fluidité sans aspérité de la mise en scène, emportent tout sur leur passage. Quant à la haine qui déchire les deux clans, on pense à la nouvelle d’Edgar Poe Meitsengerstein, où des nobles s’entredéchirent à qui mieux-mieux. On pense aussi à la pièce de théâtre de Tolstoï, La puissance des ténèbres, dans laquelle une famille de moujiks s’échinent à s’entretuer. Une même haine que rien ni personne ne vient apaiser. La comparaison ne doit pas toutefois être poussée trop loin. Prudence. Les images donnent toujours quelque chose à voir au-delà de ce qu’elles montrent. Les artistes prennent en charge les grandes questions les plus obscures de la condition humaine, en gros la question du mal, l’énigme du mal, que les théologiens appellent le mal radical, le mal absolu (Bernard-Henri Lévy). Dans Shotgun stories (d'aucuns disent qu'il aurait pu être signé John Ford), Jeff Nichols s’y colle avec des images et du son. Le caractère épuré du film, décanté, sans afféterie de style, où les attendus socio-psychologiques, dans un océan de pulsions irraisonnées, servent de décor, en est la preuve. Freud peut toujours la ramener avec ses pulsions de mort, cela n’épuisera jamais totalement le sujet. Un mot encore : nul esprit de système chez Jeff Nichols, pas de destinées funestes ni de fatalisme tragique théorisés  (Réalisme poétique des années 1930/1940), aucun lien non plus avec le cinéma métaphorique de Murnau (l’expressionnisme allemand), où le bien et le mal s’affrontent sans pitié, dans Nosferatu le vampire (1921), par exemple, aucune similitude enfin avec le naturalisme s’inscrivant dans la tradition des romans de Zola ou de Maupassant. Un rapport frontal avec l’Empire du mal, ni plus ni moins : le mystère reste entier, il faudra se passer des interprétations toutes faites.

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Publié dans pickachu