La vérité si je mens (les images ne sont pas sages, suite)

Publié le par O.facquet

 

Bernard Tapie aurait-il vendu son âme au diable et la nôtre avec, un pacte méphistofilmique, tant au fil des ans, à l'écran, il donne à tout un chacun le sentiment de ne jamais prendre une ride ?  En parler bientôt, évoquer aussi la politique des acteurs chère à Luc Moulet.

Reprenons. Bernard Tapie ou l'éternel retour. L'homme qui rebondit à l'infini. Un mortel hiberné dans un bloc de glace depuis vingt de retour parmi nous serait par le truchement de la télévision comme chez lui, rien n'aurait changé, surtout Nanard, protestant dans le poste de sa bonne foi pour une louche affaire de fric, confronté comme jadis à un journaliste argneux, mais acculé. C'était hier soir sur France 2 lors du 20H : un match âpre Pujadas versus Tapie. Les journalistes passent, parfois trépassent, Bernard ressasse, pugnace, fidèle analogon de sa marionnette. Pas de Joe la fiotte, ni de Salut ma burne ! , aucun nom d'oiseau balancé à son interlocuteur. Une grossièreté maîtrisée comme à l'habitude. Un grossier personnage tout de même. Qu'on ne dise pas qu'il parle peuple, c'est mal connaître celui-ci, ami bobos, Tapie éructe beauf, point barre. Un peu de repect, pour ce qu'il en reste. Faut voir comme on nous parle, et ce qu'on nous montre. 

 

Do you want your money back ?

 

S'il fallait énumérer tout ce qui a été dit, écrit ou montré sur le matamore de l'OM, il faudrait une flotille de tankers internationale pour transporter le matériel. Le sujet ne pourra jamais être épuisé. Nous, un peu, beaucoup même. Il est à espérer que nous assistons au dernier tour de piste du bonimenteur, l'espoir fait vivre. Même faconde de bateleur d'estrade, le doute lui est toujours étranger, un visage qui change d'expression chaque seconde comme au bon vieux temps, à l'aise comme s'il s'agitait en famille dans sa cuisine, un brushing et une couleur impeccables, une répartie implacable, nulle doute, Bernard Tapie est un bon client pour les médias, voire la fiction, cinématographique (Claude Lelouch) ou télévisuelle (TF1), monsieur, bien entendu, a fait l'acteur, l'animateur aussi, sur RTL 9, où il donnait des leçons de probité à des invités terrorisés. Tapie est de la famille, il sait utiliser la caméra, d'où la gêne ressentie devant devant ces entretiens qui non seulement sentent le rancis, mais sonnent faux, nonobstant la bonne volonté feinte de Pujadas. Lui ou un autre, d'ailleurs, cela n'a guère d'importance. N'en disons pas plus. Faut-il parler toutefois d'inceste médiatico-politique ? Pourquoi pas. Tous y trouvent leur compte, la chaîne fait de l'audience, le sémillant Nanard déroule son plan de communication, il va visiter tous les plateaux, le spectateur jubile mal à l'aise, comme si tout ça finalement ne le regardait pas (ou plus). Du spectacle rémunérateur. Indigne, mais lucratif. Lequel des deux à cet égard joue le mieux la comédie   ? Passons.

 

lien : http://www.youtube.com/watch?v=Nq9G6SdXAjg

 

Bernard Tapie est une passion française, une évidence hexagonale, une nécessité du lieu. Quand l'action vient à manquer, le verbe l'emporte. Glissons sur le vide idéologique et la lâcheté politique qui ont permis à l'énergumène tonitruant de passer pour un des grands penseurs de notre temps (il a été ministre, député, il est monté sur les planches, et a été un invité de Bernard Pivot, oui madame !). Arrêtons-nous plutôt quelques minutes sur son talent d'acteur, plus exactement sur la langue parlée dans notre cinéma, qui est aussi la sienne, une exception française. C'est ce que le critique de cinéma Michel Chion appelle Le complexe de Cyrano. Bien sûr, Tapie est au Cyrano de Rostand, ce que Copé est à de Gaulle. Soit. Ils partagent cependant un individualisme écorché similaire, qui joue de la bravoure verbale, et lance des defis. L'un et l'autre brillent par les mots. Une différence cependant les sépare, et pas des moindres : Cyrano est représentatif de nombre de personnages du cinéma national, perdants au verbe haut ou perdants malheureux, mais perdants avant tout sur le plan du langage.Tapie, quant à lui, quelles que soient les circonstances, plastronnent, et plastronnera, en nageant en eaux troubles. Sans rien perdre de sa tchatche, gouailleur solitaire. Usant et abusant de sa superbe, sûr de son bon droit. Et de son gauche, si besoin est. Un beau parleur qui vit aux dépens de ceux qui l'écoutent. Le rapprochement avec Cyrano ou Arletty a ses limites.

 

De l'élégance et du doigté

 

Luc Moulet, cinéaste et critique, s'est élevé dans les années 1990 contre la politique des auteurs qui est allée trop loin à son goût, réduisant l'acteur à l'état d'objet. En réaction, il a parlé d'une politique des acteurs. La carrière de quelques comédiens révèle, quelquefois, des obsessions thématiques, voire une continuité dans le travail corporel et la gestuelle, tout au long d'une carrière, expliqua-t-il. Il faut bien que Nanard ait eu dans son jeu de la constance pour tenir aujourd'hui encore le haut de l'affiche, non ? De là à voir dans Bernard Tapie un auteur de films, thèse provocante incongrue, c'est une ligne symbolique à ne pas franchir (faire un film, c'est à chaque fois fonder une nouvelle famille, et Tapie n'en a qu'une). Surtout pour des téléspectateurs réduits à leur tour à l'état d'objet. Pour combien de temps ?

 

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Publié dans pickachu