La mort de Tony Soprano

Publié le par O.facquet

lien : http://www.youtube.com/watch?v=GtZVW5o92ps

 

A mon père, que les accès de colère et les crises d’angoisse de Tony Soprano amusaient beaucoup,

 

L’acteur américain James Gandolfini, immortalisé par le rôle de Tony Soprano dans la série de HBO Les Soprano (1999-2007), créée par David Chase, un génie, est mort mercredi dernier d’une crise cardiaque en Italie. Peu de personnages fictifs auront à ce point marqué la décennie 2000. On apprend la nouvelle à la radio. Il faut se lever. L’émotion étreint l’auditeur, un proche a passé l’arme à gauche. On se rend compte de la place qu’il avait pris un temps dans nos vies, de l’empreinte qu’il y a laissée, et ce n’est pas si courant. Même John Kerry, candidat démocrate malheureux lors de la campagne présidentielle américaine de 2004, aujourd’hui Secrétaire d’Etat, cita son nom dans un des ses meetings. Tony Soprano est le parrain de la famille DiMeo, une organisation mafieuse du New Jersey. Personnage complexe, il est le seul à apparaître dans tous les épisodes de la série. Une scène inoubliable : Anthony, le fils de Tony et Carmela, revient existentialiste du lycée, après un cours sur Sartre ; il lance crâne au dîner que la croyance en Dieu est une arnaque, devant des parents interdits, mafieux, mais catholiques comme nombre d’italo-américains. Comme on dit : un moment d’anthologie. Les séries nous auront beaucoup occupés ces derniers temps. La série israélienne Hatufim, maman de Homeland, s’est vue réserver ici une place de choix ô combien méritée. Nous en reparlerons, c’est certain. Confessons toutefois rapidement notre étonnement à la lecture de nombreuses critiques qui s’acharnent à ne voir dans Hatufim qu’un drame familial intimiste, quand la série est aussi, et surtout, un thriller psychologique. Voire un portrait en creux de la société israélienne, ce que réfute le père de la série, Gideon raff, qui, entretien après entretien, répète à l’encan que sa série repose moins sur la menace d’un ennemi ou une sensation de paranoïa qu’Homeland. Bon. Attendre la deuxième saison pour se faire une idée plus précise. Patience. Rappelons qu’Hatufim aborde un sujet brûlant en Israël : le retour des prisonniers de guerre, les conséquences de l’absence sur leur vie personnelle et familiale, à travers le destin de deux soldats de Tsahal libérés par le Hamas après plusieurs années de captivité.

 

Force est en outre de constater que les séries télévisées sont devenues un  laboratoire où s’inventent de nouvelles formes de narration depuis une vingtaine d’années désormais. Mieux, par leur hybridation de genres et de tons, leur arborescence d’intrigues, leur multiplicité de personnages et de niveaux de lecture, leur façon originale de jouer avec le temps, les séries semblent entretenir un rapport spéculaire, en tout cas structurel avec la Toile. A telle enseigne qu’elles sont aujourd’hui plus téléchargées que les films. La sériephilie se développe à présent sur le modèle de la cinéphilie. Un truc à fouiller.

Emmanuel Burdeau, ancien rédacteur en chef surdoué des Cahiers du Cinéma, dans son bel ouvrage La Passion Tony Soprano (2010), salue à sa façon le talent de l’acteur et la force de l’œuvre : «L’écran noir a ravi son visage, puis dix secondes se sont écoulées dans l’obscurité avant le début du générique. Le géant a alors décollé son immense carcasse du canapé. Un soupir –c’est terminé. Il a beau avoir choisi la chanson d’adieu, Don’t stop believin’, du groupe Journey, il n’écoute plus. Il s’arrête d’y croire, son long voyage s’arrête là. Est-ce ainsi que tout a pris fin. On l’imagine. Le soir du 10 juin 2007, comme douze millions d’Américains –audience  record pour une chaîne câblée- James Gandolfini est resté chez lui regarder le dernier épisode des Soprano. Il doit être vingt et une heure trente lorsqu’il voit son personnage non pas vaincre ou mourir, comme il eût été attendu, mais tout bonnement disparaître au moyen d’un artifice dont la rusticité même déconcerte : une simple interruption de programme, le couperet écran noir tombant lors d’un dîner au restaurant alors qu’il relève la tête pour guetter l’entrée de sa fille ». Burdeau laisse entendre que Les Soprano est la plus grande série de l’histoire de la télévision américaine. Traversée de références avant d’en devenir une, la série est incontournable. Presque un classique (pas trop quand même). Il parle d’or. Autre très bon bouquin, l'ouvrage collectif sur The Wire (Sur écoute), série inspirée du roman Baltimore de David Simon.

 

Le colloque sur les séries télévisées, dirigé par l’écrivain Martin Winckler, qui s’est tenu en août 2002 à Cerisy-la-Salle (Manche), aura été un acte fondateur dans l’intérêt porté par l’Université à cette forme de culture populaire jusqu’ici boudée par les mandarins, entre autres (les revues provinciales sont souvent indifférentes au genre, ce qui n’est pas le cas des Cahiers du Cinéma qui ont consacré deux numéros spéciaux aux séries, les étés 2003 et 2010, de Télérama, numéro du 26 au février au 4 mars 2011, et les Inrockuptibles, numéro du 24 au 28 juillet 2012, sans oublier la revue en ligne Entrelacs en 2007).

 

La famille Fisher dans Six feet under

                                                                                                                                                                      Tristan Garcia, un jeune universitaire, a publié un ouvrage remarqué l’an dernier sur Six feet under (2001-2005), créée par Alan Ball, autre grand auteur. La série met en scène le quotidien de la famille Fisher, propriétaire d’uns société de pompes funèbres à Los Angeles. Chez les Fisher, on est thanatopracteur de père en fils. Dans Six feet under, Nos vies sans destin, il loue sans réserve cette œuvre télévisée : « Ample et minutieuse saga sur le temps, la finitude, la morale, la société et l’art de son temps, cette série peut pourtant prétendre à un statut proche de celui de la Recherche proustienne –à ceci près que le « je » du narrateur aurait éclaté, s’ordonnant en une concaténation de subjectivités égales et négociant entre elles les conditions de leur éducation sentimentale, de leur possibilité de « vivre enfin ». Somme proustienne d’une époque démocratique, décentrée d’une subjectivité unique, Six feet under transpose à la télévision ce que la peinture, la littérature et le cinéma ont produit de plus large sur le monde social et de plus fin sur la vie intime des individus ». Rien à ajouter. Si, un mot peut-être. Cet extrait pourrait s’intituler : de l’unicité des formes narratives des séries télévisées. A changement de formes, changement de fond. Elles permettent de penser des choses nouvelles. La vie continue, donc. Les séries –les bonnes- montrent et disent autre chose, autrement. Sommes-nous devenus pour autant infidèles au cinéma, notre premier amour, celui qu’on oublie jamais, au profit d’un produit télévisuel sujet à caution, d’un effet de mode par nature éphémère, au risque de lâcher la proie pour l’ombre ? Laissons à Emmanuel Burdeau le soin de répondre à notre place : « Qu’importe si le cinéma ne nous parle pas toujours aussi clairement qu’on le voudrait : il est là, nous appelle. Les Soprano ont compris cela. Leur ambition proprement monumentale a toujours composé avec l’humilité de se laisser appeler par les films venus avant eux. Saisir et dessaisir, qualifier et disqualifier. Le cinéma lui-même commence à s’appeler autrement, à la faveur de telles interpellations. Il cesse de fixer une échelle pour devenir une ombre, une rumeur, un sobriquet, une apostrophe. Le rapport entre les séries télévisées et les films ne saurait donc rien avoir de hiérarchique. Le cinéma n’a pas rendu l’âme, il en a fait don à la Famille ». En somme, il y a dans la maison du père plusieurs chambres qui donnent les uns sur les autres. L’histoire de l’art, quant à elle, poursuit son bonhomme de chemin (si elle existe). Les images avec, nolens volens. Tony Soprano est mort. Salut l’artiste, so long. Merci pour tout. Ils sont quand même  balaises ces Américains, non ? D’autre part, on finira bien par voir cet été The west wing (La Maison blanche), partout encensée, c’est promis (message à L.).

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Publié dans pickachu