J'avais vingt ans (actualité de la Nouvelle Vague)

Publié le par O.facquet

 

 

Frances Ha (Greta Gerwig)

lien : http://www.youtube.com/watch?v=10_ej-CBNOM

 

Le vent libertaire de la Nouvelle Vague souffle encore sa tempête plus d’un quart de siècle après son apparition à la fin des années 1950. Son esprit hante toujours le septième art. Deux beaux films en témoignent cet été. Dans son Frances Ha, le réalisateur américain Noah Baumbach multiplie les clins d’œil à ce mouvement cinématographique hétéroclite (la N.V. a eu autant de traductions différentes que de cinéastes pour s'en emparer), au point de filmer au féminin le fameux traveling de Mauvais sang (1986) de Leos Carax, un enfant de cette grande marée en images, dans lequel Denis Lavant s’épuise dans une course éperdue au son du Modern Love de Bowie. Justine Malle met elle aussi ses pas dans ceux des Jeunes Turcs du cinéma français des années 1960. Jeunesse est un film écrit –ceux de la Nouvelle Vague l’étaient plus qu’on ne l’a dit- et spontané, simple, tout à la fois. Justine est la fille de Louis, le cinéaste, mort en 1995. Le monde du silence (1955), Ascenseur pour l’échafaud (1957), Zazie dans le métro (1960), Le feu follet (1963), Lacombe Lucien (1974), Le souffle au cœur (1971), ou Milou en Mai (1990), qu’on aime ou pas, c’est tout de même quelque chose, non ? Quant à Au revoir les enfants (1987), il faudra bien un jour en dire un mot, tant il est ambigu. Louis Malle n’a jamais vraiment fait partie de la famille, Godard et sa bande le tenaient à distance, et les critiques proches du clan ne l’ont jamais ménagé. Il partit même s’installer aux Etats-Unis où il mourut.

 

Juliette/Justine (Esther Garrel, la soeur de Louis, etc) et son père/Louis Malle (Didier Bezace, parfait comme d'habitude)

Lien : http://www.youtube.com/watch?v=DhWCXvDaq5I

 

Jeunesse est une œuvre autobiographique qui entre en résonance avec ces mots de François Truffaut écrits il y a bien longtemps désormais : « Le film de demain m’apparaît donc plus personnel qu’un roman, individuel et autobiographique comme une confession ou un journal intime. Les jeunes cinéastes s’exprimeront à la première personne et nous raconteront ce qui leur est arrivé. Cela pourrait être l’histoire de leur premier amour ou du plus récent, leur prise de conscience devant la politique, un récit de voyage, une maladie, leur mariage, leurs dernières vacances et cela plaira presque forcément parce que ce sera vrai et neuf ». Cela plaira, oui, cela a plu, comme Jeunesse plait car il est écrit à la première personne. Un film en forme de confession, ou de journal intime –Zoé la petite sœur de Juliette/Justine en tient régulièrement un-, où les premiers amours font souffrir, les retours de vacances sont douloureux, où la maladie emporte ceux qu’on aime, sans oublier la découverte du fait politique -marginale ici. La manière de filmer les sentiments est une éternelle redécouverte. A cet égard, quoique fortement connoté, Jeunesse sonne vrai et neuf, et inversement (oui, oui), ce qui ne laisse pas de surprendre. Le à la manière de ne l’emporte jamais sur la force et la fluidité du récit, tout en retenue, mais émouvant. La sincérité (la modestie aussi) de Justine Malle est un rempart contre cet écueil. Un autre est évité : la recherche d’une impossible originalité. Si le style est une manière absolue de voir les choses, celui de la réalisatrice se veut transparent, posé, pas tapageur pour un sou, puisque filmer l’intimité demande du doigté, de la prudence et de la circonspection, comme le fait remarquer un des amis de Juliette au sujet d’un film iranien qu’ils viennent de voir ensemble. En outre, les petits coups de griffes contre les classes préparatoires sont les bienvenus (la belle-mère de Juliette/Justine parle à cet égard de cruauté mentale). Les références à la Nouvelle Vague sont nombreuses mais discrètes, hormis le regard caméra final qui rappelle celui du Jeune Antoine Doinel à la toute fin des Quatre cents coups de François Truffaut, sorti en 1959. Jean-Pierre Léaud (l’immense J.P.L.) regarde la caméra pour marquer la fin du film. Le même Antoine Doinel, au mitan du film, vole des photogrammes d’Un été avec Monika d’Ingmar Bergman (1953), un film qui offre le plus célèbre des regards caméra : Harriet Andersson (Monika) toise fixement la caméra, rompant de la sorte avec une convention du cinéma classique voulant que les acteurs ne la regardent jamais. Juliette/Justine se fige dans un arrêt sur image final, dévisage le spectateur, pris à témoin du chemin fécond parcouru par la jeune femme une heure et douze minutes durant, un parcours où se mêlent les joies et les peines, dans un film d’apprentissage sans prétention, qui n’a pas fini de se rappeler à notre bon souvenir, ce qui donne une certaine idée de sa valeur.

of

Antoine Doinel

Monika

Anna Karina chez Godard

Publié dans pickachu