Hatufim, suite et fin provisoire (épisodes 9 et 10)

Publié le par O.facquet

 

lien : http://www.arte.tv/fr/episode-0910-insomnie/7456002.html

lien: http://www.arte.tv/fr/episode-1010-la-revelation/7456004.html

 

à Gros Quinquin, pour mémoire,

 

Pas un Français ne sera en sécurité tant qu'un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie.

Jean-Paul Sartre

 

Nous étions convenus début mai de ne pas participer au petit jeu convenu et attendu des comparaisons entre les deux séries. L’actualité télévisuelle nous y contraint. Homeland/Canal+ versus Hatufim/Arte : Hatufim, la série venue de Tel-Aviv qui a inspiré le carton US Homeland. Le créateur de la fiction israélienne ayant participé à la réalisation de l’adaptation américaine. Jeudi dernier, l’une et l’autre ont été diffusées à la même heure sur le petit écran. Ô joie du libéralisme échevelé. Concurrence quand tu nous tiens. Bon. Passons. Dieu reconnaîtra les sien. Si besoin est.

Dupuis un mois, sommes-nous parvenus à éviter les banalités d’usage, du genre : Dans la lignée de l’expérience de son créateur, qui a écrit et réalisé tous les épisodes, Hatufim brille par sa manière d’envisager la dynamique de l’exil perpétuel et du retour impossible. Un sujet éminemment juif qui trouve une expression nouvelle, bien au-delà des prisonniers de guerre ? Pas sûr. Remarque brillante, bien entendu, mais par trop passe partout, non ?

 

Amiel, Uri et Nimrod

 

Hatufim conjugue avec virtuosité familiarité et étrangeté radicale. Pour ce qui est de la première saison en tout cas. Rapidement l’arrière-fond géopolitique, en d’autres termes, l’aspect sociétal de la série, semblait s’être effacé derrière la réinsertion des soldats libérés et ses conséquences sur les personnages de cette fiction chorale. Le champ de l’intimité, ses possibles et ses limites. Eh bien non ! Les deux derniers épisodes de la saison (9 et 10) replacent avec force au premier plan son aspect sociétal qui nous revient en pleine figure. Hatufim tient par la richesse de ses personnages. Soit. Elle sait aussi allier suspense (Hatufim est au passage un thriller), drame familial (la quotidienneté sans artifices superflus), et enjeux sociétaux. La thématique des prisonniers de guerre est vive en Israël. Nimrod pense avoir tué Amiel. Les islamistes les forçaient en prison à se frapper mutuellement. Ses pérégrinations mystérieuses avec Uri lui font découvrir que leur ami n’est certainement pas mort, et certains cadres du Mossad semblaient et sembleraient toujours être au parfum. Dernière séquence de l’épisode 10 : Amiel apparaît à l’écran. Il s’est converti à l’islam. Fin de la première saison. Une claque. Talia participe à des groupes de paroles avec d’anciens prisonniers et/ou leurs proches, son couple se décompose. La série explore depuis le début le syndrome post-traumatique des prisonniers de guerre. Yaël la sœur d’Amiel est au bord de la rupture totale. Possédée et hantée par le fantôme bavard et omniprésent de son frère, elle réalise enfin qu’il ne reviendra pas… Nurit avoue à son mari qu’elle ne sait plus où elle en est. Lui non plus, ainsi que leur rejeton, inquiet. Uri démasque l’espionne Iris, jeune et jolie agent des services de sécurité de l’Etat hébreu, Iris très mal à l’aise de toute façon dans cette enquête ambigüe, d’où de nombreuses frictions avec son supérieur direct. Le fils de Talia (très belle quadra) et Nimrod pète les plombs, ment à tour de bras, insulte sa mère, méprise son père. Qui d’ailleurs ne ment pas à un moment ou un autre dans Hatufim ? Dana tente une nouvelle fois de séduire son psy. Elle se prépare telle une comédienne, avec son frère comme public privilégié. Elle échoue, mais se tape le fils du médecin –un jeune menteur invétéré-, qui les surprend enlacés. Scène scabreuse plutôt drôle. Quelques mots sur la fantasque Dana, la surprenante Yael Eitan : une jeune femme audacieuse et imprévisible, tête brûlée, intelligente, indépendante, insaisissable, manipulatrice, paumée aussi, mais ô combien séduisante. Un poison.

Dana (Yael Eitan)

 

Ilan cache sans succès à Yaël une forme de nécrophilie, puisque son job est d’accompagner les familles de prisonniers disparus. Israël, un Etat refuge depuis 1948 ? Un pays prisonnier d’une guerre sans fin. Une population traumatisée, paranoïaque (l’ennemi est partout), suspicieuse (Caïn craint Abel ; Amiel et Nimrod), et sans avenir. Une jeunesse désemparée. Des relations sociales âpres sur lesquelles pèsent les réalités géopolitiques qui secouent Israël. Hatufim parle entre autres des peurs profondes dans laquelle la série se déroule. Malaise en Terre promise. En filigrane s’impose une vision polémique : jusqu’où pour des raisons de sécurité le gouvernement israélien peut-il aller pour protéger l’Etat, et si à cet égard il peut s’en prendre aux siens ? Vaste programme. Force est toutefois de reconnaître que les personnages sont attachants, tout comme le pays où ils vivent, malgré tout. Ce qui n’était pas gagné d’avance. D’autres questions se posent : comment trouver le lieu où l’on se sent vraiment chez soi ? Y sera-t-on en sécurité ? L’endroit où l’on vit nous définit-il ? Qu'est-ce qui fait communauté entre nous ? Sur le fond, inutile de dire qu’Hatufim a encore beaucoup à offrir. Sur la forme Hatufim séduit les passionnés de séries américaines qui lui trouvent un charme européen, le suspense est bien présent (le faire monter grâce au cliffhanger, cette manie de relancer l’action à la toute dernière minute d’un épisode, utilisé ici avec parcimonie), le réalisateur Gideon Raff sait saisir le spectateur (des mystères persistants doublés d’une inquiétante étrangeté), ce qui rend Hatufim aussi efficace qu’une série américaine, sur un rythme pourtant souvent lent, pour rendre par exemple compte du quotidien des personnages, de leur cheminement psychologique et affectif. La faible part d’audience interdira sans doute la programmation de la deuxième saison. Tant pis pour Arte et le service public qui n'en sortiront pas grandis. Quant aux téléspectateurs orphelins, pas d’inquiétude, ils ruseront, comme toujours. Shalom.

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Publié dans pickachu