Hatufim, en attendant la suite

Publié le par O.facquet

Iris du Mossad et Uri le rescapé

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Pour les nouveaux venus, quelques mots sur la trame d’Hatufim, la série israélienne de Gideon Raff diffusée ce printemps par la chaîne Arte : trois soldats israéliens sont libérés dans les années 2000 après 17 ans de captivité. Leur retour au pays est un enfer à la fois pour eux et leurs proches. Pour en savoir plus, voir les articles précédents si le cœur vous en dit. Au terme de la première saison, que dire encore d’une série qui a passionné la société israélienne sur Aroutz 2, captivité plusieurs centaines de milliers de téléspectateurs français, et, plus largement, inspiré Homeland, de retour sur Canal+, ce qui déjà n’est pas rien. Certes, l’audience n’a pas été au rendez-vous par chez nous, d’où une certaine déception, n’importe !

 

Nimrod, Uri et Amiel humiliés, un plan connoté

 

Comme rarement avec une série, ce sont d’abord les thèmes abordés qui nous happent dans Hatufim, ces chassés-croisés crus de pétages de plombs souvent étouffés, de situations anxiogènes, de violence insupportable, ces histoires de drague foireuse, de flux oedipiens erratiques, de mort à petit feu au bureau (Nimrod dans la boîte de pub), de peur panique, de communication bancale, de sexe contrariée, d’échanges sourds, de saturation des émotions, de vieilles plaies mal cicatrisées, de non-dits bavards, de retour du refoulé, d’oublis impossibles, de culpabilité virulente, d’appel au secours et à la compassion. Tronches et tranches de vie purulentes qui prennent le spectateur à la gorge. Le tout dans une atmosphère paranoïde. Hatufim a trouvé un juste équilibre entre un style influencé par l’esthétique dominante du genre (américaine) et le traitement d’un sujet lourd touchant à la réalité israélienne : les prisonniers de guerre. Gideon Raff prend cependant des libertés avec le genre. Il sacrifie souvent le développement dynamique de l’intrigue, au profit d’une approche dramatique mais anecdotique, mettant en avant la description d’événements quotidiens troubles, parfois mystérieux, et de personnages blessés évoluant dans leur milieu naturel, en l’occurrence la famille et les proches. Ce qui donne à la série un aspect européen original bienvenu. Or cette approche dans le contexte de la société israélienne, société pluriethnique par excellence, réunissant en son sein différentes communautés de tous horizons, ne peut que prêter le flanc sinon à la critique soupçonneuse, du moins au simple doute. Il est ainsi parfois reproché à Hatufim son aspect par trop européen ; aussi bien les sujets, les personnages, que la description des milieux sociaux, ne feraient que reproduire une image fantasmatique d’une réalité occidentale sans rapport avec celle d’Israël. L’arrière-plan géopolitique serait trop flou, voire démesurément vague pour être sincère. Un simple prétexte, un faux-semblant, pour se donner bonne conscience ? On entrevoit dès lors les reproches qui pourraient à cet égard être adressés à Hatufim : d’ignorer par exemple totalement la réalité israélienne et les problèmes sociaux, politiques et géopolitiques cruciaux de l’Israël d’aujourd’hui. En particulier le conflit israélo-arabe, le sort des Palestiniens, et les problèmes de discrimination sociale dont ont à souffrir les citoyens arabes du pays, et les Juifs originaires de la corne de l’Afrique, les Falashas d’Ethiopie, immigrés en Israël dans les années 1980 lors de l’Opération Salomon. C’est le caractère prétendument apolitique de la série qui serait alors mise à l’index. Il est possible de s’inscrire en faux contre cette vision des choses. Primo, y aurait-il une quelconque pertinence à dénier aux 400 Coups de Truffaut le mérite qui lui revient encore au prétexte que le conflit algérien n’est pas abordé dans ce grand film ? Non, bien sûr. Au nom de quoi devrait-on juger de la qualité de l’oeuvre d’un artiste israélien à l’aune seule du conflit israélo-palestinien. En outre, force est de reconnaître que le conflit est présent en creux au fil des épisodes, et qu’il revient même en force dans le dernier de la première saison (la conversion à l'islam d'un des prisonniers), ce qui semble évident de toute façon au regard du synopsis (les Arabes apparaissent surtout comme d'affreux tortionnaires, une fausse piste ? A suivre). S’il empoisonne l’existence de chacun, contamine le récit, le conflit n’est pas pour autant hégémonique, voire tyrannique, ce qui donne toute sa richesse à cette série chorale, miroir de joies et de souffrances universelles, en l’occurrence : tout sauf un tract propagandiste convenu, donc sans avenir. Les éléments absents de l’image, ceux qui y existent, les sujets traités, comme ceux passés sous silence, les personnages placés au premier plan, comme ceux relégués à l’arrière-plan, donnent de l’épaisseur aux protagonistes ainsi qu’à un récit pluriel, qui distille le fiel et le miel, à chacun d’y trouver son chemin.

 

   

Séances de torture dans les geôles islamistes

 

  Un mot encore : Hatufim, à l’image de toutes les bonnes séries diffusées ces dernières années, la forme faisant, ou aidant, redonne du temps au temps, prend le sien, puis accélère, là survole, ici approfondit, ralentit l’allure des existences, soumises partout à une exigence du court terme, via, entre autres, les médias de la grande rapidité. La bonne clé est de penser long, cela, on le sait depuis les Grecs. C’est une des spécificités du genre qu’Hatufim a su exploiter avec une rare dextérité. C’est peu dire que la deuxième saison est attendue avec impatience. Talia et Dana manquent déjà. L'an prochain à Tel-Aviv ? D'autre part, l est propice de lire l'essai de Benoît Rayski, L'antisémitisme peut-il être de gauche ?, publié aux Editions Mordicus. Shalom.

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Gideon Raff, le père de la série

Publié dans pickachu